Gamaliel Rodríguez, né à Bayamón, à Porto Rico, où il réside actuellement, travaille autour des thématiques des technologies, du militaire, des biochimies, et se démarque par son usage continuel d’un bleu monochromatique particulier: celui des dessins architecturaux ou scientifiques. Il a eu l’opportunité d’exposer et de travailler à l’étranger.

Bien que ma base soit mon île, j’ai toujours cru, et c’est mon opinion personnelle, qu’il n’y a rien de tel qu’être artiste caribéen, artiste asiatique ou artiste américain – seuls existent des artistes qui vivent dans différentes parties du monde. Je ne conditionne pas mon travail par l’endroit d’où je viens même si je reconnais que parfois j’en reçois des influences directes ou indirectes. Mon travail se concentre sur des recherches ou des situations qui peuvent m’affecter de manière positive et négative. J’utilise le dessin comme moyen de représentation des analyses et opinions que je souhaite partager.

Votre origine portoricaine a-t-elle été source d’inspirations pour quelques unes de vos créations ?

Oui et non. Je m’explique. Nous, les portoricains et portoricaines, vivons dans un état de “définition”. Pour certains nous ne sommes ni caribéens ni latino-américains, à cause de notre annexion aux Etats-Unis ou de notre citoyenneté, et pourtant les américains ne nous reconnaissent pas comme de réels citoyens américains. Quand on a l’opportunité de voyager, nos horizons mentaux s’étendent et nous permettent de mettre en valeur ce que nous possédons et de respecter les différentes cultures et manières de penser. Je voudrais que mon œuvre soit le plus universelle possible et qu’elle mette en avant un langage et un code qui puissent être analysés de manière simple – même si la rhétorique de l’image peut produire des connotations sociales, politiques et/ou personnelles différentes.

Data Park Center, 2011 © Gamaliel Rodríguez / Galería Espacio Mínimo Madrid

Data Park Center, 2011 © Gamaliel Rodríguez / Galería Espacio Mínimo Madrid

Par l’usage récurrent de votre stylo bleu, et la touche monochromatique qui en résulte, vos œuvres semblent des analyses détaillées d’infrastructures militaires et énergétiques. Quelle est l’influence de l’architecture dans votre travail ?

Pour moi, l’architecture est fascinante de par ce qu’elle comporte d’artistique (mouvements, écoles…) mais le plus intéressant est que sa source première est la fonctionnalité en rapport à l’espace concédé et à sa relation avec son environnement. Elle peut également représenter des éléments propres à une culture puisqu’elle est un produit des nécessités de la société qui vit en elle. Les grandes villes ont été construites à partir de nécessités et de changements constants. Ce que je recherche dans l’architecture c’est le symbolisme que dégage sa conception et pour lequel l’édifice a été érigé. Par exemple, je suis intéressé par « l’aura » qu’est capable de produire une image de l’ère industrielle. Ou encore, une église est une structure basée sur des éléments religieux et possède un élément de « pouvoir » très dissemblable de celui d’un édifice parlementaire ou gouvernemental où la définition de « pouvoir » n’est que politique. Il est très intéressant de voir le cas de Dubaï qui construit d’abord d’immenses bâtiments et des villes qui sont peuplées par la suite, donnant la précédence à nouveaux standards de qualité de vie et d’esthétique avant de considérer les nécessités réelles des citoyens. C’est la recherche d’une « utopie » de classes sociales et non d’une nécessité réelle.

Quelles contradictions de la société actuelle représentez-vous? Considérez-vous votre travail comme un simple portrait, ou comme une dénonciation voire une alarme ?

Je crois que les sociétés actuelles vivent dans le contexte du « village global » dont parlait Marshall McLuhan quand il mentionna que les moyens de communication feraient de la planète une petite ville où les distances seraient bien plus courtes. Cette distance est désormais aussi grande que le trajet de notre main à notre poche avec les Smartphones, les tablettes tactiles, Internet et les ordinateurs. Il est plus difficile aujourd’hui d’être un « dictateur » et encore plus dur de le faire croire à son peuple avec l’accès à l’information que l’on a. Mon travail est de voir comment les images que je crée, bien qu’elles soient une réinterprétation ou une redéfinition de celles réelles, sont perçues rapidement par le public grâce à l’universalisme de codes qu’elles dégagent. Tout être humain vivant dans des zones urbaines a connu le développement de zones industrielles, de zones bancaires, de bases militaires, tant dans leur environnement qu’ailleurs. Mon travail n’est pas une critique ni une dénonciation, pas plus qu’une sorte d’alarme, je décris simplement un état de fait.

The Source of the Global Village, 2011 © Gamaliel Rodríguez / Galería Espacio Mínimo Madrid

The Source of the Global Village, 2011 © Gamaliel Rodríguez / Galería Espacio Mínimo Madrid

Vos dessins ne représentent pas beaucoup de personnes. Ce sont plutôt des lieux vides, qui paraissent d’autant plus imposants. Quel rôle donnez-vous à l’individu face à ce qu’il vit ?

L’Histoire laisse plus de traces sur ce qui a été fait, sur les héritages laissés par les artistes, les grands édifices créés par d’importants architectes, les romans d’écrivains, mais l’élément humain se perd. Personne ne se demande comment vit un artiste ou un écrivain – s’il a faim ou quelles sont ses autres occupations. Je présente des structures érigées pour exercer des fonctions constructives ou destructives envers les sociétés. Ce serait presque comme voir le monde après une épidémie conduisant à une extinction totale où la seule chose apparente serait la structure osseuse (le squelette) de la société qui y habitait, alors qu’il serait plus important de savoir les raisons de son extinction. Ma création plastique représente principalement des images de ruines ou alors des structures marquées par le passage du temps ou emblématiques de l’époque actuelle.

Artistiquement ou philosophiquement, quelles sont vos influences ?

Bien que ce ne soit pas une influence directe, je suis très attiré par la neuroscience et par l’étude de cet univers que chacun de nous possède : le cerveau. Dernièrement, dans mes peintures, je travaille beaucoup sur des vues en coupe du cerveau, faisant une référence directe aux scanners médicaux. Une fois terminées, ces peintures seront « diagnostiquées » par des experts en la matière. En effet, une tâche de bleu dans un point déterminé du cortex cérébral n’est pour un artiste qu’une question de contraste, de lumière et d’ombre, ou de composition, alors que pour un médecin elle peut indiquer une tumeur maligne, une hémorragie cérébrale ou une contusion létale. Nos niveaux de lectures des choses sont affectés par les connaissances que nous en avons. Pour moi c’est une peinture, pour un médecin c’est un patient.

Untitled, Case Report 001 © Gamaliel Rodríguez / Galería Espacio Mínimo Madrid

Untitled, Case Report 001, 2011 © Gamaliel Rodríguez / Galería Espacio Mínimo Madrid

D’autre part, je suis aussi influencé par Roland Barthes et les symbolismes qu’il a mis en avant [ndlr : en décryptant le « mythe » il parlait de la chaîne « signifiant/signifié = signe »] : Ces symbolismes que produit une image et comment ils peuvent être adjoints de texte. La combinaison image/texte et leurs interactions sont important dans mon travail.

La technologie comme la militarisation sont deux thématiques récurrentes de votre recherche plastique. Les relations de pouvoir et leurs déchiffrements vous intéressent-ils ?

Absolument, je suis fasciné par la connotation d’un mot comme « pouvoir » et par la recherche des différentes définitions qu’il pourrait produire, ainsi que par la relation du « pouvoir » à chacun de nous en tant qu’individus. La technologie va toujours de pair avec le militaire. Ils sont interdépendants et sont presque un résultat l’un de l’autre. La technologie civile même est issue du militaire (le téléphone portable par exemple). Bien que je me sois éloigné de l’environnement militaire, je suis attiré par le thème de la technologie, déjà convertie en science et peut-être même bientôt en religion. Je pense que l’entreprise Apple a plus de dévots que n’importe quelle religion. Je ne veux offenser aucune religion, mais je suis toujours impressionné par ces sociétés qui chaque jour font de plus en plus confiance à la technologie et aux machines.

Call for Fire, 2009 © Gamaliel Rodríguez / Galería Espacio Mínimo Madrid

Call for Fire, 2009 © Gamaliel Rodríguez / Galería Espacio Mínimo Madrid

Racontez-nous vos expériences en résidences artistiques. Vous avez eu l’opportunité d’aller à Skowhegan dans le Maine en 2011 et l’automne prochain vous serez à Prague. Quelle est l’importance de réaliser ce genre d’expérience ?

C’est une décision très personnelle que d’aller ou non en résidence. Personnellement, cela m’aide de voir d’autres artistes du monde entier interagir et les discussions suscitées dans une résidence t’aident à mieux comprendre ton travail et à rechercher de nouvelles façons de créer. En ce moment, je participe à une résidence réunissant artistes, mais aussi écrivains, architectes, compositeurs, poètes. Les opinions d’experts sur d’autres thèmes et qui ont une vision différente de la mienne est importante. Les résidences sont des aires à explorer qui peuvent changer ta vie pour toujours de manière positive. En tant qu’artiste on a la vie devant soi pour créer des œuvres, mais pas toujours l’opportunité de partager du temps et un espace avec des artistes différents dans un point particulier de la planète. Cela est vraiment gratifiant.

Pour finir, quels projets avez-vous pour le futur ?

Je n’en parle jamais pour qu’ils se concrétisent. J’ai beaucoup d’idées que je souhaite mettre en pratique. Le temps sera un facteur à mon avantage. Pour le moment, je continue à rencontrer et interviewer des neurologues et des spécialistes des industries chimiques.

Par Clelia Coussonnet

Février-Mars 2012