Yaima Carrazana est une artiste cubaine vivant à Amsterdam, aux Pays-Bas. Peintre de formation, elle travaille sur différents supports comme l’installation, la vidéo, ou même la performance. Parfois on lui demande ce qu’elle fait réellement : « peintre » répond Yaima, « la majorité de mes œuvres répondent à ma formation d’une manière ou d’une autre ».

Dans Who More Sci-Fi than Us, tu exposes des vidéos de la série Nail Polish Tutorials. Comment l’ongle devient-il un objet d’art ? Qu’est-ce qui t’a inspiré à faire cette série ?

Mon inspiration se réfère à la culture populaire et la manière dont elle se mélange avec la culture d’élite ou ce que l’on appelle l’art élitiste. Je voulais comprendre ce que la peinture pour ongles (le vernis) et la peinture en soi avaient à voir.

Une autre source d’inspiration a été les nombreuses vidéos que l’on trouve sur Youtube. J’étais intéressée par le sujet de l’éducation et la manière de transmettre un savoir. L’idée de tutoriel a attiré mon attention parce que vous pouvez y enseigner ce que vous désirez. Il y a déjà des vidéos tutoriels sur la pose de vernis à ongles, mais je voulais ajouter à cette pratique populaire, qu’est se vernir les ongles et qui s’est massifiée, la thématique de l’art. J’ai réfléchit à la manière de faire des vidéos qui s’inspireraient de ceci. J’ai commencé à réaliser des vidéos artistiques qui pourraient être liées à Youtube.

Yaima Carrazana, Jasper Johns, Nail Polish Tutorial, 2010 © Uprising Art

Yaima Carrazana, Jasper Johns, Nail Polish Tutorial, 2010 © Uprising Art

En pensant à ce que je souhaiterais représenter sur ces ongles, je me suis dit que le plus intéressant serait de reproduire ces abstractions qui n’ont rien de populaire et qu’on ne trouve réellement que dans les musées. Ma formation de peintre m’a influencé et j’ai décidé de la conjuguer avec cette idée des tutoriels.

Les gens à Cuba, par exemple, aiment se vernir les ongles. C’est une pratique bien plus répandue dans la culture de l’Amérique du Sud et des Caraïbes qu’en Europe où cette culture est différente… Enseigner l’art par le vernis à ongles est intéressant pour une raison supplémentaire : cela se lie à l’idée de massification de la culture à Cuba. De fait, le discours du gouvernement cubain est celui de la formation du pays le plus cultivé dans le monde. Le gouvernement répand l’idée que la culture peut être pour tous. J’ai voulu unir cette conception utopique à la pratique de vidéos tutoriels pour que les individus puissent apprendre d’eux même à partir de ces vidéos. Cette idée aussi est utopique…

L’ultime raison qui m’a poussée à faire cette série de vidéos sur Youtube tient à ma propre découverte d’Internet. À Cuba, nous y avons peu accès et pour moi ça a été une découverte tardive et progressive. Il y a une esthétique particulière dans les vidéos de Youtube. Néanmoins, j’ai voulu leur ajouter une esthétique insonore, de sorte que ces vidéos puissent être exposées ensembles dans un espace d’art et pour que l’expérience éducative y étant liée puisse se dérouler dans l’espace artistique.

J’apprécie beaucoup de pouvoir participer à cette exposition, notamment lorsque la commissaire Nancy Hoffmann m’a parlé de la relation du titre de l’exposition avec le roman de Junot Diaz « The Brief Wondrous Life of Oscar Wao ». Je m’identifie fortement avec cette idée, en particulier dans mes vidéos tutoriels. (« Cela est peut-être une conséquence d’être antillais. Qui peut être plus « sci-fi » que nous ? »)

Quelles réactions a le public ?

Les gens qui sont intéressés par les tutoriels sont ceux ayant déjà un lien avec le monde de l’art et qui en comprennent l’ironie. Je n’ai pas encore beaucoup de succès direct sur Youtube parce que mes motifs sont basés sur de la peinture artistique et ne sont pas des motifs kitsch, avec des fleurs etc. Cependant, c’est aussi cela qui m’intéresse : la réaction entre le public spécialisé et celui qui ne l’est pas.

Yaima Carrazana, Kenneth Noland, Nail Polish Tutorial, 2010 © Uprising Art

Yaima Carrazana, Kenneth Noland, Nail Polish Tutorial, 2010 © Uprising Art

As-tu déjà exposé ce travail à Cuba ?

Je n’en ai pas eu l’occasion, mais j’aimerais le faire – en particulier la partie performance de cette série. En effet, je pense qu’à Cuba il y aurait une réaction différente à l’œuvre. J’ai fait deux performances en Europe sur ces tutoriels : une à Madrid et l’autre récemment au Wilhelm-Hack-Museum en Allemagne. Les gens réagissent positivement à l’action, au cours de laquelle je dois néanmoins répondre à plusieurs questions du public. Beaucoup ne comprennent pas si je suis une artiste ou si tout simplement je travaille dans ce que l’on appelle dans les salons de beauté le « nail art ». C’est incroyable parce que deux ou trois ans en arrière, il n’y avait pas beaucoup de salons de beauté qui se dédiaient au « nail art ». Cette action performative conduite dans un musée est l’objet de nombreuses interrogations de la part des spectateurs. Je crois que cette performance fonctionnerait mieux à Cuba que les tutoriels vidéo puisque là-bas les gens pourraient s’identifient moins avec Youtube et préfèrent les œuvres interactives.

Te sers-tu de l’influence d’autres artistes ? Dans les Nail Polish Tutorials tu utilises des motifs de peintres célèbres et dans The Last Mikado – par exemple – tu continues à explorer un thème et un objet qui a déjà été utilisé artistiquement par un nombre important d’artistes.

En réalité, mes influences dépendent du contexte dans lequel je suis. Mon travail depuis le début de ma pratique est divisé et diffère en fonction de l’endroit où je vis. Quand je vivais à Cuba, par exemple, le réalisme socialiste, son esthétique, sa peinture, m’ont influencé. Dans mes Red Videos c’est ce que j’ai fait en m’inspirant de Deneika.

Yaima Carrazana, from the Red Videos series, La Despedida, still from video, 2005 © Yaima Carrazana

Yaima Carrazana, from the Red Videos series, La Despedida, still from video, 2005 © Yaima Carrazana

Quant à ma pièce The Last Mikado je l’ai réalisée durant ma résidence à la Rijksakademie d’Amsterdam, dans un contexte artistique total. De là a débuté mon intérêt pour un art qui se réfère à l’art même et ma réflexion sur le sens que pourrait avoir un art sur l’art. Je suis intéressé par les œuvres qui sont répétées et refaites encore et encore et qui peuvent être répétée non parce qu’un artiste en copie un autre mais pour des raisons différentes. The Last Mikado est une pièce que je répète mais où parallèlement je montre la documentation de quatre œuvres à peu près identiques mais de quatre artistes différents. Nombre d’entre elles ont un soubassement politique et conceptuel fort. Ainsi j’ai pensé que ma 5e pièce aussi pourrait avoir ce même arrière-plan politique lié à la démocratie. Si ces quatre artistes ont eu leur mikado, je voulais avoir le droit au mien également.

Yaima Carrazana, The Last Mikado, 2010 © Yaima Carrazana

Yaima Carrazana, The Last Mikado, 2010 © Yaima Carrazana

Pour revenir à cette question des influences, j’ai été surprise de voir que dans un de mes derniers tutoriels vidéo où j’ai constitué un travail spécifique sur les peintures de point colorés de John Armleder, une partie du public pensait que je reproduisais les œuvres à points colorés de Damien Hirst – alors que les peintures d’Armleder ont existé bien avant celles de Hirst.

Un dernier exemple ayant trait à mes influences est l’utilisation, dans mon projet le plus récent (cf. Dating a Royal) de peintures monochromatiques – thème abordé depuis Malevitch jusqu’à l’actualité. 

Le lien entre art et politique est-il toujours présent dans ton travail malgré le changement de contextes ?

Oui, je pense que mes œuvres conservent, d’une manière ou d’une autre, un lien avec le politique. Elles sont des réactions à différents contextes et moments. Le fait qu’une œuvre soit politique ou non reste un de mes questionnements personnels. A un moment donné, j’en étais même venue à croire qu’il n’y avait rien de politique dans l’art. Avec Untitled et Someone who does not want to be alone, j’ai commencé à utiliser la sous-catégorie du kitsch appelée « kitsch totalitaire » – où la seule raison d’être de l’art est de répondre à un régime dictatorial. Dans ces deux œuvres j’ai peint moi-même les peintures murales et ai construit les environnements dans lesquels j’ai placé ce « kitsch totalitaire » hors de son contexte, en y éliminant toute fonction politique ou idéologique pour le porter à un niveau artistique.

Yaima Carrazana, Untitled, 2009 © Yaima Carrazana

Yaima Carrazana, Untitled, 2009 © Yaima Carrazana

A quoi se réfère l’utilisation de médicaments dans des œuvres comme Potencia Medica, F117 Nighthawk, Platoon, Crossings, Stars, O muerte, pour déchiffrer un imaginaire politique ?

J’ai produit ces comprimés quand j’ai quitté Cuba. Là-bas j’étais dans un contexte que je connaissais et j’étais plus ouverte et prête à intervenir dans la rue ou l’espace public, par exemple. Puis en arrivant à Madrid, j’ai réalisé qu’il était difficile de développer mon propre travail dans un pays où tout était complètement nouveau pour moi. Le continent européen était trop grand. Alors je me suis traduite en pièces très petites, où je peignais moi-même ces comprimés minuscules ou les faisais intervenir dans certaines vidéos. Je me suis enfermée en moi et dans mes idées. Bien que ces pièces aient une relation étroite avec moi-même et mon expérience personnelle, elles m’ont amené à avoir à parler de questions complexes telles le système médical cubain, qui est considéré comme modèle à suivre dans le monde entier, et dont la réalité s’éloigne complètement de cette vision. Dans mes comprimés j’utilise des symboles qui sont lié à mon pays d’origine.

Yaima Carrazana, O Muerte, 2007 (gauche) et F117 - Nighthawk, 2008 (droite) © Yaima Carrazana

Yaima Carrazana, O Muerte, 2007 (gauche) et F117 – Nighthawk, 2008 (droite) © Yaima Carrazana

Ce travail m’a amené à examiner ce qui peut influer sur un artiste venant d’un pays comme Cuba : on nous met immédiatement et invariablement en relation avec un certain exotisme – dans le sens politique du terme. On devient un artiste exotique politique.

Cette classification t’a-t-elle dérangée ?

Oui, au premier abord cela m’a beaucoup dérangée, mais en même temps c’est ton environnement, là d’où tu viens et où tu as vécu. Il ne faut pas y prêter attention. Si j’ai travaillé sur ces thématiques ce n’était pas pour être « exotique politiquement » mais pour des raisons personnelles qui sont liées à ce que j’ai vécu. Etre née et avoir vécu dans un système totalitaire te conditionne inévitablement.

Même en vivant hors de Cuba, certaines situations continuent à m’accabler. Ma pièce Parachute se réfère à ceci. C’est un parachute de guerre transformé en rideau. Quand je suis arrivé en Hollande, j’ai réalisé qu’ici une pratique courante  était de ne pas utiliser de rideaux dans les maisons. Les hollandais disent que c’est pour profiter de la lumière, ou pour prouver qu’ils n’ont rien à cacher. Je venais d’arriver en Hollande et j’ai pensé que nous, les Cubains, nous voulons toujours nous cacher, parce que nous nous sentons observés, surveillés et écoutés.

Yaima Carrazana, Parachute, 2009 © Yaima Carrazana

Yaima Carrazana, Parachute, 2009 © Yaima Carrazana

Je voulais faire un rideau qui pourrait me protéger de ce nouveau contexte que je connaissais mal. Utiliser des rideaux était pour mois une manière de les convertir en symbole de paranoïa (cf. œuvre Paranoia).

Yaima Carrazana, Paranoia, 2009 © Yaima Carrazana

Yaima Carrazana, Paranoia, 2009 © Yaima Carrazana

Vivre à Amsterdam et y faire une résidence est-ce une source d’inspiration ?

Depuis que j’ai quitté Cuba et ai décidé que je ne retournerais pas vivre dans mon pays, j’ai eu la chance de me retrouver dans des endroits totalement différents. Depuis que je vis ici, je vois mon travail différemment. Mon expérience à la Rijksakademie fut cruciale. C’était une période de nombreuses questions sur l’art et sa signification. Je me demandais ce que je faisais avec mon travail et comment le lier au thème de la fonction de l’art depuis un angle nouveau.

On est toujours en train de poursuivre des quêtes et des interrogations…

Oui, le sujet du rôle de l’art a été étudié de tout temps. C’est une question sans fin puisqu’elle est directement liée à la nature même de l’art. Elle se répète indéfiniment. Je suis heureuse comme cela. Il y aura toujours des différences dans nos questionnements même si minimes.

Quels sont tes projets?

Je vais présenter ma troisième exposition individuelle dans la galerie Sandra Recio [ndlr : ces deux premières expositions individuelles ont été Dating a Royal et Golden Antilope]. Je suis toujours intéressée par la relation entre le goût élitiste et celui populaire. Les expositions individuelles sont importantes pour le développement personnel, car elles nous donnent la possibilité de produire de nouvelles œuvres ou des projets spécifiques. Dans Dating a Royal j’ai pu exercer un retour à la peinture dans mon travail. Je souhaite travailler avec des éléments qui se touchent d’une certaine manière même s’ils peuvent sembler lointains.

Par Clelia Coussonnet

Juillet 2012

Yaima Carrazana, vue de l'exposition Dating a Royal, Madrid 2012 © Yaima Carrazana

Yaima Carrazana, vue de l'exposition Dating a Royal, Madrid 2012 © Yaima Carrazana

 Crédits photographie à la une : Portrait de l’artiste © Yaima Carrazana