Qu’est ce qui éveille votre inspiration ?

J’ai d’abord été inspirée par mes expériences personnelles quand je vivais à la Barbade. J’aime imaginer que je documente ma vie à travers mes œuvres d’art. Je voulais montrer la vie quotidienne normale d’une Barbadienne vivant à Bridgetown, faisant juste des choses normales comme faire du shopping en ville. Mais pour être honnête, je n’ai jamais été vraiment intéressée par l’animation au début – je pensais que les animations n’étaient que les Bugs Bunny, Tom & Jerry ou les Disney. Quand j’étais au Barbados Community College, j’ai étudié l’art contemporain sud-africain et j’ai du faire des recherches sur William Kentridge. Mon attention n’a pas été attirée par la technique de l’animation mais plutôt par l’idée qu’une animation peut être aussi une œuvre d’art dans des galeries.

Alors j’ai décidé de jouer avec l’animation et de voir ce qu’elle pouvait m’apprendre. J’ai dessiné chaque séquence une par une et je les ai considérée comme une œuvre d’art. J’y ai inséré des collages, de la peinture, en y incluant des techniques de gravure et de photographie. Je crois que c’était la meilleure façon d’exprimer mon travail sur la ville avec mon œuvre Town.

Sheena Rose, de la série Town to Town © Sheena Rose
Sheena Rose, de la série Town to Town © Sheena Rose

Parlez-nous plus de la série Town to Town – c’est elle qui vous a fait connaître et qui est actuellement exposée dans Who More Sci-Fi than Us.

J’ai commencé par l’animation appelée Town dont le sujet est une femme – moi-même – marchant à travers Bridgetown et allant dans un magasin. Ce qui rend l’animation intéressante est la présence d’autres silhouettes dans la ville, remplies avec des mots. Ces mots sont nos problèmes quotidiens, les conversations entendues par surprise, les histoires tirées des journaux ou que l’on nous a raconté. A la fin de l’animation, mon personnage se transforme aussi en l’une de ces silhouettes pour montrer qu’elle a des problèmes comme tout le monde.

Town a d’abord été montrée à Bridgetown dans la vitrine d’une pharmacie pour le Black Diaspora Symposium en 2008. Après elle a été exposée dans plusieurs pays. Je continue à travailler avec l’idée de la ville mais cette fois j’ai commencé à explorer et observer Bridgetown d’un autre point de vue – j’explore de plus en plus les bâtiments, les gens, la langue, le comportement, les vitrines de magasin et les objets.

J’ai eu une grande opportunité quand j’étais en train de travailler sur ce projet; j’ai été acceptée dans une résidence artistique de trois mois appelée  « Greatmore Art Studio » située à Cape Town en Afrique du Sud. J’étais enthousiasmée par cette opportunité et je ne pouvais pas croire que j’allais aller là-bas. Quand je suis arrivée à Cape Town, la ville m’a surprise, ça ne ressemblait pas à l’Afrique : ça ressemblait plutôt à l’Europe. Je n’ai pas fait de recherches sur l’histoire ou la culture de l’Afrique du Sud avant d’y aller donc cela a vraiment été un choc pour moi. J’ai commencé par observer la ville de Cape Town, ses édifices, ses vitrines et j’ai exploré mon expérience personnelle là-bas.

Sheena Rose, de la série Town to Town © Sheena Rose
Sheena Rose, de la série Town to Town © Sheena Rose

Après la résidence, beaucoup de personnes ont apprécié ma nouvelle animation intitulée Cape Town et ont dit que ça leur avait donné l’impression de regarder à travers mes yeux l’expérience que j’en avais eu. En 2011, j’ai réalisé ma première exposition individuelle au Barbados Community College et j’ai décidé d’appeler cette exposition Town to Town, ce qui signifiait de Bridgetown à Cape Town. Cette animation est comme un regard sur mes expériences personnelles dans ces deux villes. 

Quel genre de réaction cherchez-vous à provoquer chez le spectateur ?

Je veux juste que le spectateur réalise que j’ai une vie normale même si je vis sur une île des Caraïbes. J’en avais un peu assez de ces personnes qui se représentent Bridgetown d’une manière particulière, avec des charrettes tirées par des ânes, ou des vendeurs de rue. Je veux montrer comment je vois Bridgetown – un endroit où les personnes vont faire du shopping, payent leurs factures et où les conversations sont surprises partout. 

Vous avez développé l’initiative Project & Spaces. Selon vous, quel est le potentiel des endroits artistiques alternatifs ? Qu’est ce que Projects & Spaces vous permet de faire ?

Projects & Spaces est un groupe d’art que j’ai crée après mon retour d’une résidence aux Tembe Art Studio au Suriname. J’étais toujours heureuse de voir tout ce que La Barbade avait, puis en rentrant je me suis aperçue que nous étions dans le même état d’isolation que celui que j’avais vécu durant trois mois dans la jungle. Nous n’avons pas beaucoup de lieux artistiques à La Barbade (centres d’art, galeries…). Mais nous avons des cercles d’artistes incluant différentes disciplines : écrivains, artistes, photographes, designers, décorateurs d’intérieur… J’ai décidé de créer ce groupe pour que nous puissions nous exprimer dans n’importe quel espace public ou privé.

Nous avons lancé un groupe Facebook pour partager toute information, site, blog dédiés à l’art. Le groupe n’avait que 100 participants au début, il croit rapidement puisque nous atteignons les 800 personnes impliquées. Le groupe comporte des musiciens, des acteurs, des photographes, des écrivains, des peintres… Nous avons réalisé plusieurs actions et événements d’impact, comme une résidence de 24 heures dans mon studio. Versia Harris a été la première artiste à y participer et je suis moi-même allée 24 heures à Alice Yard à Trinidad. Nous organisons des expositions, des rencontres entre artistes, des artists’ talk, des performances et réalisons des installations. Pour chaque événement nous avons une documentation afin de partager sur notre blog (http://projectsandspace.tumblr.com/) ce que nous faisons.

Documentation du projet Plywood de Projects & Space © Sheena Rose / Michael Trotman
Documentation du projet Plywood de Projects & Space © Sheena Rose / Michael Trotman

Ce qui est intéressant dans ce projet est que depuis ses débuts chacun s’est mis à travailler en réseau et tous ont de plus en plus envie de collaborer ensemble. Projects & Space veut faire plus à La Barbade. Par exemple, nous sommes heureux d’annoncer que Rodell Warner, une photographe de Trinidad & Tobago, participe dans une résidence de 12 jours à La Barbade (13-24 juillet). Nous faisons de notre mieux pour maintenir un climat artistique actif. 

En tant qu’artiste, quelle est l’importance des résidences artistiques ?  Vous avez participé à beaucoup d’entre elles – au Suriname, à Trinidad et en Afrique du Sud.

Je pense que les résidences artistiques sont très importantes. J’ai beaucoup appris de ces résidences. On peut découvrir plus de choses sur le pays où l’on va, sa culture et ses langues. On peut interagir avec des artistes venant de différents endroits du monde, avec des commissaires d’exposition et des citoyens du pays où se trouve la résidence. Le plus important est de voir ce qui vous inspire dans ces pays. J’ai participé à quatre résidences artistiques et chacune d’elle a été une source d’inspiration et d’éducation pour moi.

La première résidence artistique que j’ai faite était à Alice Yard, un espace contemporain à Trinidad en 2009. J’étais la première artiste régionale à participer à leur résidence. Le fait que ce soit une résidence de 24 heures était intéressant… Je devais produire une œuvre en une journée et l’exposer ce même jour. J’étais très fière de moi notamment en ce qui concerne la quantité de travail produit et tout le monde a aussi apprécié cela. J’ai créé des bandes dessinées de mon expérience et des personnes que j’ai rencontrées à Trinidad.

La seconde résidence artistique à laquelle j’ai participé était en Afrique du Sud en 2010 et cela a été excitant parce que c’était si surréaliste. Chaque artiste avait son propre studio et on devait vivre aussi avec les autres artistes. J’ai appris beaucoup de choses sur l’histoire sud-africaine même si ce n’était pas cela que je voulais montrer dans mes œuvres. Je voulais tout simplement montrer la ville que je voyais au quotidien pendant ce séjour de trois mois.

En 2011, j’ai participé à une autre résidence artistique de trois mois au  « Tembe Art Studio » mais cette fois dans la jungle du Suriname. Cette résidence a été très différente des deux précédentes. Chaque artiste participant à cette résidence devait créer une installation permanente. Au début j’étais nerveuse parce que j’étais tellement habituée à dessiner sur du papier et à créer des animations que cette expérience était un défi. Je suis allée  visitée la ville de Moengo pour voir ce que je pouvais faire. Je me suis rendue compte que les publicités pour les produits des magasins étaient des peintures. A la Barbade, nous n’avons pas cela. J’ai toujours été intéressée par les panneaux publicitaires. J’ai décidé de créer cinq grands panneaux dans la jungle portant sur des produits locaux. Je n’avais jamais fait d’installation  permanente mais là-bas au Suriname, il y avait Sheena Rose dans la jungle.

Résidence aux Tembe Art Studio © Sheena Rose
Résidence aux Tembe Art Studio © Sheena Rose

Enfin, en 2012, la quatrième résidence artistique à laquelle j’ai participé se tenait au Kentucky Museum of Art and Craft, situé à Louisville, aux Etats-Unis. Cette résidence a fait partie de l’exposition Into the Mix - une exposition d’art contemporain caribéen. J’ai appris beaucoup sur la culture américaine. J’avais l’habitude d’imaginer que la majorité des Etats-Unis était comme New York et j’étais surprise de voir que ce n’était pas le cas. Quand je voyage, je ne fais habituellement pas de recherches sur le pays parce que je veux recevoir un choc culturel et voir ce qu’il peut m’inspirer. J’ai créé une animation très courte et un grand dessin intitulé Two Street. Elle fait maintenant partie de la collection permanente du Musée. Je me suis sentie honorée et fière que mon travail ait été inclus dans leur collection.

J’ai vraiment appris beaucoup lors de ces résidences. J’ai appris des choses sur la culture de ces pays bien sûr, mais plus essentiellement sur mon travail : de nouvelles techniques, comment résoudre un problème, à quelle profondeur je peux aller dans mon art… A Trinidad, j’ai découvert que je pouvais travailler en un temps donné. En Afrique du Sud, c’était la première fois que j’ai travaillé sur du grand format. Au Tembe Art Studio, c’était la première fois que je sortais de ma zone de travail habituelle. Et dans le Kentucky, j’ai appris qu’on doit s’ajuster à une culture et voir ce qui vous inspire là-bas. Ferais-je une autre résidence ? Bien sûr ! 

Vous avez représenté la Barbade à la 11e biennale de La Havane.  Qu’est-ce que ce défi vous a apporté ?

J’étais très fière de représenter mon pays, la Barbade, à la 11e biennale de La Havane et j’étais heureuse de pouvoir exposer là-bas aussi. C’était un rêve que je faisais lorsque j’étais étudiante au Barbados Community College et avoir pu exposer là-bas a été incroyable pour moi. Les défis que j’ai surmontés ont été la préparation du voyage. C’était difficile de trouver des fonds et j’ai commencé à économiser mon propre argent au cas où je ne recevrais pas de fonds du tout. J’ai informé le gouvernement que je représenterais la Barbade. J’ai été chanceuse d’avoir été sponsorisée par les fonds des Arts et Sports et par le Ministre de la Culture qui a aussi sponsorisé l’impression de mes catalogues. J’ai reçu beaucoup de soutien de nombreuses de personnes qui m’ont donné des conseils pour préparer la biennale de La Havane. 

Quels sont vos projets ?

Le nouveau projet sur lequel je suis en train de travailler s’appelle Sweet Gossip. Je suis en train de travailler sur ce qu’est la pop culture à La Barbade. Je me suis rendue compte que la Jamaïque est très connue pour sa culture du dancehall et je me suis demandée ce pour quoi la Barbade était connue. On est connu pour nos plages de sable mais pour quelqu’un qui vient de la Barbade et qui a vécu ici toute sa vie, je voulais réfléchir à tout ce qu’on peut dire pour montrer que nous sommes Barbadiens.

J’ai pensé aux rumeurs. Quand j’étais une petite fille, il y avait une émission locale à la télévision, appelée Bajan Bus Stop. Un des personnages nommé Malicious Pearly avait l’habitude de ragoter sur les personnes dans la série. A ce moment-là j’ai réalisé que dans les sketchs ou les films locaux il y avait toujours des personnages qui faisaient des commérages les uns sur les autres. J’ai commencé à regarder à ce qu’il se passait actuellement à la Barbade, je voulais saisir cet aspect et le dépeindre. Les Blackberry et les Iphones sont largement utilisés. J’ai décidé de faire un projet sur les personnes au téléphone ayant des conservations et étant en train de raconter des ragots.

Sheena Rose, Sweet Gossip © Sheena Rose
Sheena Rose, Sweet Gossip © Sheena Rose

Une autre partie de ce projet avec l’idée de cette « douce rumeur » est composée de ma collaboration avec le photographe Adrian Richard et l’écrivaine Natalie McGuire – c’est une collaboration qui aboutira à une performance dans les rues de Bridgetown.


Par Clelia Coussonnet

Juin 2012


Crédits photographie à la une: Sheena Rose © Sheena Rose