Les heures précédent le vernissage de l’exposition « Haïti Radical et Contemporain », organisée au Musée du Montparnasse par la Galerie Agwé, l’artiste Sébastien Jean partage avec l’équipe d’Uprising quelques pensées sur son travail et les toiles qu’il présente. Entre liberté, nécessité de soutien, aspirations, inspirations, et introspection, Sébastien aide à comprendre son art et sa manière de voir le monde – les deux étant intimement liés. Recueil.

« L’œuvre parle toute seule. Dans mes toiles il y a tout un mélange de ce qu’il se passe dans ma vie, et ce n’est pas vraiment parce que je suis un haïtien, c’est en rapport avec ma vie, et la folie. J’ai envie de dire quelque chose et la seule façon c’est de le montrer avec mon pinceau. Il faut le déchiffrer. Les traits parlent comme des écritures. Mes toiles c’est de la vibration et de la transformation. 

Il y a toute une vibration de la misère et le cri de la félicité qui témoignent sur Haïti comme les gens qui n’ont plus rien, qui n’ont jamais souri vraiment jusqu’au cœur. C’est comme un sourire traître.

J’arrive à explorer ça. 

Mes toiles s’inspirent de la vie. Avant je faisais de l’artisanat, je travaillais dans le décor, dans le corporel. C’est de la mise en scène. J’utilise mon corps comme mouvement dans mon atelier aussi. Je suis né comme ça.

Mon enfance aussi, ce n’était pas toujours bien comme il faut, je mets toutes mes souffrances dedans. A un moment donné, j’étais complètement évadé quand j’étais très jeune. Maintenant je récupère tout ça pour créer.

Dès que l’on voit mon travail, on sait que j’ai une souffrance intérieure. C’est toujours difficile de présenter à n’importe quelle personne la souffrance qu’on a. 

Sébastien Jean, Musée du Montparnasse, 2012 © Uprising Art

Sébastien Jean, Musée du Montparnasse, 2012 © Uprising Art

C’est un travail intime dans lequel j’arrive à mettre dehors toutes ces choses qui sont cachées à l’intérieur de nous et même nos comportements. 

Même à travers des femmes qui font l’amour. Comme dans ce tableau là, on y voit une femme qui partage un pénis avec un homme. Ils le partagent à deux mais l’homme ne le sait pas vraiment.

Je n’aime pas trop titrer. Je mets des slogans. Ici c’est un vagin qui parle… C’est un peu vulgaire, enfin pas vulgaire mais secret, mais il faut mettre ça sur la table. » 

Sébastien Jean, Musée du Montparnasse, 2012 © Uprising Art

Sébastien Jean, Musée du Montparnasse, 2012 © Uprising Art

« Si j’étais dieu voici ma meilleure façon de créer les hommes et les femmes comme des espèces. Ça donne une vie très réelle. » 

Sébastien Jean, Musée du Montparnasse, 2012 © Uprising Art

Sébastien Jean, Musée du Montparnasse, 2012 © Uprising Art

« J’ai une technique un peu folle. J’ai créé ma propre technique. Elle est flexible et si quelque chose ne me plaît pas je mets autre chose dessus. Je travaille avec le feu, la poussière, le marc de café, l’eau sale. Il y a tout un mélange et ce n’est pas que de l’acrylique qui fait tout. 

La peinture me donne une liberté de m’exprimer.

Je préfère les grands formats car comme ça je suis en plein spectacle avec toutes les idées que j’ai. Il me faut énormément de surface : les grands formats c’est plus d’espace pour s’exprimer, et ça développe mes idées. Les petits formats sont tellement coincés, ça bloque mes idées, je ne peux pas parler.

Ici, au Musée du Montparnasse ce ne sont pas non plus des formats géants. »

« Je veux que les personnes qui arrivent sur mes œuvres soient épatées, ressentent une pression. C’est pour satisfaire ma vie aussi, avant d’autres personnes. Je traverse la réalité.

Mais ça m’importe aussi beaucoup, beaucoup de voir la réaction du public. Ça m’aide aussi à travailler. C’est comme si j’étais en détection, comme un agent de la CIA. Je suis très curieux. J’aime observer les gens et comment ils perçoivent mon œuvre. 

Quand je crée une toile, cela se fait tout de suite. D’un jet. Ça se finit vite, la toile se fait, avec la fumée, la suie. Ce n’est pas ma façon d’aller doucement. Quand je commence une toile je peux la signer très rapidement, en une journée. Même si c’est énormément de travail, je reste dedans : il faut que ça sorte, c’est de la vie et de la vitalité. Ça vient de l’intérieur et c’est des sentiments.

Je ne peux pas passer une nuit ou une semaine à méditer pour un tableau, je ne suis pas un peintre classique. Mieux vaut que je laisse tomber. » 

Sébastien Jean, Musée du Montparnasse, 2012 © Uprising Art

Sébastien Jean, Musée du Montparnasse, 2012 © Uprising Art

« Ce qui m’inspire beaucoup c’est notre réalité. Mon art fonctionne à travers un monde qui partage. Nous avons une culture, disons, mondialisée. Ce n’est pas parce que je suis haïtien que je peins comme je le fais. Souvent beaucoup de personnes me disent que parce que je suis haïtien je ne peux pas franchir telle ou telle porte, que je dois rester dans le paysagisme, et qu’on ne peut pas s’exprimer avec plus de liberté. Ce mépris m’inspire dans mon boulot, dans mon atelier. On me dit que je dois me limiter, mais j’ai plein d’ambition et de sources d’inspirations. 

La Guadeloupe, par exemple, m’inspire [ndlr : l’artiste a effectué une résidence au Moule à l’Artocarpe l’année dernière]. Ça ressemble à Haïti. Là bas on ne me pose pas de questions comme j’en ai en France. À Paris on me demande une production haïtienne. Beaucoup de gens qualifient mon art de vaudou. Ça ne me dérange pas, mais ce n’est pas un art vaudou. Bien sûr, le vaudou c’est notre culture, il y a probablement des inspirations vaudous mais je répète que ce n’est pas un art vaudou. Un art vaudou a toujours une limite.

Mon art c’est un plaisir aussi de déformer les histoires, mes toiles sont ma façon de déchiffrer le monde. Il y a beaucoup de violence et de lutte contre l’ignorance que l’on croise sur notre chemin dans mon boulot. Je veux rester en dehors de tout ça. En dehors d’Haïti, je ne parle pas d’Haïti. Mon art n’a rien à voir avec les haïtiens. Ma démarche artistique et mes recherches s éloignent de ça. 

Alors moi, je fais un autre chemin. J’exprime ma liberté. Mon travail est très libre et je continue jusqu’au bout. Je ne laisse pas tomber. C’est ma passion. Je veux faire encore plus fort, plus intense. Par exemple, récemment j’ai fait une femme qui accouche avec une espèce de bébé qui veut quitter la toile.

Je suis jeune, je ne suis pas pressé. J’ai plein d’idées. Beaucoup. 

Je cherche avec mon œil d’esthète à regarder et tout observer. Même le métro, par exemple, j’adore et cela m’inspire beaucoup. À chaque fois j’en tire des croquis dans mon cahier, très rapidement, puis j’enlève les formes et en rentrant à la maison je rebosse là-dessus. » 

Sébastien Jean, Musée du Montparnasse, 2012 © Uprising Art

Sébastien Jean, Musée du Montparnasse, 2012 © Uprising Art

« Mon plus grand projet c’est de rentrer au Centre Pompidou. C’est mon plus grand projet et je ne vais pas le laisser tomber. Il faut continuer à lutter. On est un peuple qui n’a pas beaucoup de chance vraiment, même si on a beaucoup de talents, on n’a pas de chance. Il y a des gens qui nous montrent à l’étranger mais vraiment très mal. Je suis venu ici car c’est comme si j’étais venu pour une mission. 

Il y a Régine Estimé qui au niveau national fait un travail colossal pour les artistes haïtiens mais malheureusement on a toujours besoin de plus de soutiens. C’est toujours elle qui aide, à l’ambassade, aux musées, à l’UNESCO. À l’international, en comparaison avec le niveau local, on a une possibilité de franchir les barrières. Mais il nous faut du soutien. » 

Sébastien Jean, Musée du Montparnasse, 2012 © Uprising Art

Sébastien Jean, Musée du Montparnasse, 2012 © Uprising Art

« Ce triptyque est fait avec de la sciure de bois, du noir de fumée et de l’acrylique. J’ai indiqué « 1000 » car maintenant c’est comme si les gens prenaient l’argent pour de l’or. » 

Sébastien Jean, Musée du Montparnasse, 2012 © Manuel Mathieu

Sébastien Jean, Musée du Montparnasse, 2012 © Manuel Mathieu

« J’apprécie beaucoup les œuvres de Manuel. La 1e exposition tous les deux c’était début juillet 2010 chez Monnin à Haïti. Ça a eu un grand impact, c’était une très bonne exposition.

Quand on nous a proposé d’exposer encore ensemble ça fait du bien de rencontrer Manuel à nouveau sur Paris. C’est comme si c’était un boulot où on dit chacun moitié, moitié. On est des esprits qui se communiquent. Même si on n’est pas près – lui il est à Montréal, moi entre Haïti et Paris – il y a toujours une communication entre nous. 

Souvent, pour les Haïtiens qui ne sont pas éduqués, il y a une contrainte envers deux jeunes comme nous. Mais dès qu’on a une éducation on peut franchir les espaces. Mario Benjamin nous supporte beaucoup Manuel et moi, ces deux jeunes faces à lui. Il a fait la scénographie chez Monnin en 2010 et ici aussi ! Il faut ça. J’ai pris Mario comme leader… C’est dommage qu’en Haïti il n’y ait pas de conventions sur la culture. Il a beaucoup de choses à dire. 

Cette exposition est une bonne initiative de montrer nos œuvres à Paris. Pour qu’on nous aide à avancer vers l’avant et trouver d’autres instances. »

Paris, le 20 décembre 2012.

Par Clelia Coussonnet

 

Crédits photographie à la une : Sébastien Jean & Manuel Mathieu au Musée du Montparnasse, avant le vernissage de Haïti Radical et Contemporain © Uprising Art