Pour cette 11e édition de la biennale, vous avez présenté un projet collaboratif avec votre époux, Neil Leonard – saxophoniste et compositeur. Llegooo! FeFa est une rencontre sonore autant qu’humaine. Comment vous est venue l’idée de ce projet et comment s’est-il déroulé ? 

María Magdalena Campos-Pons : Notre projet à La Havane est une exposition accompagnée une série d’interventions performatives – la première visible ayant eu lieu le 11 mai lors de l’inauguration de Llegooo! FeFa au Centro de Arte Wilfredo Lam. Puis, le 13 mai une seconde performance, de nature différente à la première, s’est déroulée le long du malecón dans le cadre du projet de Juan Delgado Detrás del muro. Nous avons aussi développé des performances dans des boulangeries avec des étudiants de Beaux-arts, comme ce fut le cas dans la boulangerie La eminencia

María Magdalena Campos-Pons & Neil Leonard, Llegooo ! FeFa © Uprising Art

María Magdalena Campos-Pons & Neil Leonard, Llegooo ! FeFa © Uprising Art

Le plus important dans Llegooo! FeFa était de créer des liens avec des zones de la vie publique de La Havane qui soient des quartiers qui nous semblaient avoir une valeur culturelle forte. C’est pourquoi, avec l’aide du jeune artiste Javier Castro, nous avons conduit de nombreuses interviews avec des familles venant de district urbain pauvres – pas marginalisés, mais dans une situation économique critique. Notre action a consisté à leur demander s’ils avaient de la famille à l’étranger et ce qu’ils voulaient qu’elles leur envoient. L’installation que vous voyez au CAWL est un fragment de ces performances de rencontre.

 

 Parlez nous du rôle du pain dans l’exposition Llegooo! FeFa. 

María Magdalena Campos-Pons : Suivant la convocation de la biennale et considérant l’espace social comme un espace d’imaginaire, nous avons réfléchit à la façon de lui donner une poétique différente.

D’un point de vue esthétique et concernant les arts visuels, je suis de plus en plus intéressée par la création de projets dans lesquels je laisse le moins de traces possibles. Nous vivons dans un monde de suraccumulation et produisant une quantité incroyable de déchets. Il y a une inégalité criante dans la distribution des objets et de choses bien plus fondamentales. L’idée était donc d’apporter à Cuba des valises avec ce que les familles locales auraient demandé. Aux Etats-Unis, il y a tout en abondance et bien plus. Ainsi, en tant que citoyenne du monde, et peut-être pas d’artiste, c’est une préoccupation éthique que j’ai.

María Magdalena Campos-Pons & Neil Leonard, Llegooo ! FeFa © Uprising Art

María Magdalena Campos-Pons & Neil Leonard, Llegooo ! FeFa © Uprising Art

En songeant à cette thématique, j’ai aussi décidé de faire du pain et de le distribuer pendant mes performances. Pour la première fois à Cuba des femmes ont fait du pain – métier traditionnellement laissé aux hommes. Il y avait 7 femmes avec moi, nous avons appris à faire du pain à Boston et en revenant à Cuba nous avons introduit de nouvelles recettes dans les boulangeries. Le pain blanc est ce qui alimente le moins et c’est pourtant le pain le plus courant à Cuba. Nous y avons rajouté de l’origan, du romarin, …

10 cubains et 10 américains ont fait ces pains ensemble. C’est devenu une « œuvre d’amour » où l’inimitié s’est diluée. Nous étions ensemble à travailler ensemble. Bien entendu, 10 boulangers n’effacent pas les limites de la relation entre Cuba et les Etats-Unis mais cela ouvre un chemin incroyable porteur de communication. 

 

De quelle façon a été « composé » le son – que l’on pourrait presque qualifier de partition musicale – des performances et de l’exposition ? 

Neil Leonard : Tout est parti d’une réflexion et d’une envie de travailler avec les pregoneros (en français : crieurs publics ou vendeurs publics, ndlr). Au moment de créer la musique de cette œuvre j’ai essayé de me remettre dans la peau de l’étranger qui avait vécu à Cuba quelques années. Ce qui attirait le plus mon attention parmi les bruits de la vie quotidienne était sans doute le crieur public qui vendait tout – de la nourriture, aux ustensiles de maisons, aux matelas…

Pour moi, lorsque j’étais assis dans la maison de Matanzas, les écouter toute la journée était comme assister à un opéra. Ils ont dans leur voix quelque chose du théâtre, de la musique, un certain mouvement dramatique. J’ai alors voulu les inclure dans notre installation mais de manière subtile.

Ainsi quand vous pénétrez dans l’exposition, il y a au fond de la pièce un écran immense diffusant les interviews réalisées avec les familles des quartiers pauvres, où des gens parlent de choses importantes pour Cuba. A côté de cela, plus à gauche, et comme un son plus diffus ou une musique poétique d’ambiance mais non narrative, vous pouvez écouter des pregoneros. Cela donne à l’œuvre une autre dimension.

Pour compléter ce travail, nous avons décidé qu’au moment de réaliser notre performance au Centro de Arte Wilfredo Lam nous ne voulions pas d’enregistrements… Alors nous avons contacté 18 crieurs publics afin de réaliser une sorte de concours entre eux. Nous avons imaginé de créer des prix pour les récompenser – chose qui n’est jamais arrivée auparavant. Leur son est plus qu’un bruit clé du monde sonore cubain, il s’agit d’un mouvement sonore qui a existé de nombreuses années, même si les quarante dernières années il était moins présent, et qu’il tend à ressurgir. Nous voulions rendre hommage à leur maniement des mots.

Après avoir réalisé cette œuvre, je me suis aperçu que, quand j’avais 8 ans – époque à laquelle je n’avais aucune conscience des pays caribéens, mon père écoutait souvent El manicero [The Peanut Vendor, 1930, ndlr] de Louis Armstrong. C’était un symbole très cubain, et prouve l’importance des crieurs publics dans les imaginaires sociaux et dans la culture cubaine et même celle américaine. J’ai souvent l’impression que le pregonero travaille aussi chez Christie’s ou Sotheby pour vendre de l’art. Il a une importance cruciale dans les maisons de ventes aux enchères : c’est lui qui doit attirer l’attention du public, il a la fonction d’amuser mais aussi celle de conclure les marchés. 

María Magdalena Campos-Pons : Celui qui réalise les ventes aux enchères remplit, métaphoriquement, exactement le même rôle que le vendeur de rue. Le commissaire-priseur aussi est un vendeur public, mais à un niveau plus haut. Mais lui aussi crie, plus fort, module, et crie encore plus fort.

Ce sont ces modulations, ce rythme qui vous ont intéressé et poussé à choisir les pregoneros ? 

Neil Leonard : Oui la voix spectaculaire de ces personnes est une performance en soi. Elle a ses rythmes, rapide quand il s’agit de donner le prix, lent pour commencer à vendre la marchandise. 

María Magdalena Campos-Pons : C’est très intéressant de voir comment dans l’espace urbain ils créent un élément « d’opéra » qui est dans la rue. Si tu suis la voix du crieur public, tu te rends compte de la continuité de son rythme, c’est une sorte de circularité qui apparaît, qui s’approche, qui repart. Ce mouvement est très musical mais aussi éphémère, comme en transit.

Au Centro de Arte Wilfredo Lam, nous avons décidé de nous servir de l’espace architectonique du lieu et d’installer les pregoneros sur les balcons. Il fallait regarder en haut pour écouter ce son, et le balcon est généralement le lieu où s’installe quelqu’un d’importance. Pour les crieurs nous avons imaginé trois prix : un pour le plus musical, un second pour le plus poétique, et un dernier pour le plus innovant. Les prix n’étaient pas de l’argent, mais symboliques, et cela a fait pleurer certains des pregoneros. Les vendeurs publics invités ont été si contents, leur travail est beau mais reste marginal. Attirer l’attention sur eux montre que leur travail n’est pas qu’une question de survie mais qu’il comporte aussi des valeurs artistiques. Ils créent de la culture dans la rue toute la journée et produisent des œuvres ambulantes !

María Magdalena Campos-Pons, performance au CAWL © La Jiribilla

María Magdalena Campos-Pons, performance au CAWL © La Jiribilla

Ils ont un grand sens de l’humour, ont une manière de séduire le client très personnel, à la différence du supermarché, par exemple, où le client fait face à du marketing de masse. Ils ont un sentiment très profond de localité et d’individualité lorsqu’ils présentent leur marchandise. Durant la performance on pouvait le voir : nous avions deux vendeuses de cacahuètes, et elles ne les vendaient absolument pas de la même manière ! Les pregoneros annonçaient aussi l’arrivée de FeFa et la distribution du pain. C’était comme un opéra. Et ils se sont même intégrés d’eux-mêmes à la performance de FeFa, en tant qu’artistes. 

Neil Leonard : Nous devrions faire un opéra, qui commencerait dans la rue et terminerait au théâtre…

Comment les pregoneros ont-ils été choisis ? Est-ce un projet isolé ? 

María Magdalena Campos-Pons : Nous avons travaillé en proche collaboration avec un groupe de jeunes artistes cubains, Javier Castro, Rewell Altunaga, Naivy Pérez, Susana Delahante Matienzo, Carlos Martiel… Ils nous ont aidés à choisir les pregoneros, avec Neil aussi, et à trouver leurs numéros de téléphone, à les réunir.

Je crois que FeFa n’est pas un projet isolé. C’est une œuvre en cours. Il me semble qu’elle va tenir un rôle, qu’elle aura une présence, dans l’art cubain. Qu’elle créera des liens avec d’autres artistes cubains. Je ne sais pas comment FeFa va revenir, mais elle reviendra… Nous aimerions créer une « maison de FeFa ». 

Nous en parlons, mais vous ne nous avez pas encore expliqué qui est FeFa ? Quand est-elle née ? 

María Magdalena Campos-Pons : FeFa a toujours été là… Mais officiellement elle est née en janvier et sa première performance a eu lieu dans l’exposition 1478 MB.

Fefa est à la fois le diminutif de Josefa mais cette appellation vient surtout de ma nièce Nelvis. Lors d’une de mes visites à Cuba elle me dit : « tia llego la Fe » (tante la « Fe » est arrivée !). Je lui demande ce que veut dire la Fe, elle me répond qu’il s’agit de la famille à l’étranger. FE = familiares en el extranjero, ce qui en anglais se dit FA = family abroad. FeFa est donc née de ce produit de la séparation et de la dislocation, de cette histoire cubaine-américaine de l’exil… L’exil fait partie de l’histoire de Cuba. FeFa est aussi le résultat d’une réflexion sur notre période de mondialisation.

María Magdalena Campos-Pons & Neil Leonard, Llegooo ! FeFa © Uprising Art

María Magdalena Campos-Pons & Neil Leonard, Llegooo ! FeFa © Uprising Art

Elle est là pour unir, pour tisser des liens. D’une certaine façon, FeFa essaye de « réparer les distances », de créer des ponts. C’est pour cela qu’il y a de nombreux tissus dans mes installations… 

J’utilise l’image de FeFa, comme une femme-personnage hybride qui comporte tous les composants de la culture cubaine. Ces composants que je peux retrouver dans ma propre famille d’ancêtres asiatiques, africains, arabes, européens. FeFa est une femme de village qui lutte, qui sort dans la rue. Elle est l’incarnation d’une sorte de prêtresse.

Sa vision du monde et de la vie est centrée dans l’idée de la spiritualité. Je lui couvre le corps d’une poudre blanche qui est celle que nous les cubains utilisons pour nous protéger, comme une enveloppe (pas blanche en rapport à la race). Jusqu’à présent FeFa n’a jamais montré sa peau. Cet élément d’hybridité est fondamental – c’est ce qu’à Cuba nous appelons el ajiaco[1] : cela représente les rencontres de cultures qu’il y a à Cuba où se mêlent plusieurs saveurs, il n’y a pas ça en Norvège. Cette hybridité est un produit très caribéen. Cuba a toujours été un pont, c’est un peu une clé de la Caraïbe.

Pour FeFa, j’utilise beaucoup l’africain et l’asiatique. Elle porte un kimono, par exemple, à la fois austère et digne. C’est ce que j’ai utilisé pour la performance du malecón : FeFa regardait la mer, si elle regardait vers l’intérieur du malecón, vers les édifices, alors elle fermait les yeux comme pour regarder en elle-même. Il y avait des chanteurs qui invoquaient les esprits, des danseurs… Et des pregoneros qui répétaient « aidez FeFa, aidez FeFfa », ils faisaient de la place pour laisser passer FeFa jusqu’au bord de mer. Cela ressemblait à un rituel de pèlerinage. Très spirituel. Cela m’importe beaucoup. Le public a vu une image unique à Cuba, un personnage mi-africain mi-asiatique qui laissait des colombes derrière lui. 

Quel était votre message ? 

María Magdalena Campos-Pons : L’idée était d’investir l’espace public avec de nouvelles images pour ré-imaginer le quotidien. Les personnes voient alors l’espace public comme autre, avec une autre dimension. Tout ce que nous avons fait été de provoquer un nouveau regard, des nouveaux liens pour faire de l’espace un espace communicatif par l’art. Pas dans une visée populiste, mais d’une façon qui nous rende plus grands, qui augmente la compréhension de ce qu’est le peuple. Nous voulions ouvrir une nouvelle fenêtre pour regarder le monde. Pour cela la performance de Detrás del muro a été plus méditative, au moment du coucher de soleil utilisé comme scène.   

Collaborez-vous toujours ensemble ? 

Neil Leonard : Bien sûr nous aimons cette idée de collaboration. Mais nous avons également nos projets chacun de notre côté. Par exemple, je suis professeur au Berklee college de Boston, et j’aime créer des échanges entres étudiants cubains et américains, créer des œuvres, les faire se rencontrer et interagir.

Quand nous travaillons ensemble, depuis 1988 environ, nous avons des approches interdisciplinaires et nos identités individuelles parfois se mélangent. Nous sommes très intéressés par la création de projets spéciaux, aux biennales de São Paulo ou de Venise par exemple. 

María Magdalena Campos-Pons : Nous n’avons jamais donné de nom à notre collaboration… Peut-être est-ce FeFa…


Par Clelia Coussonnet

Mai 2012


Crédits photographie à la une : María Magdalena Campos-Pons & Neil Leonard lors de notre rencontre à La Havane © Uprising Art



[1] Traditionnellement, il s’agit d’une sorte de ragoût, mais c’est aussi une expression de l’ethnologue Fernando Ortiz pour exprimer le rôle de multiples cultures dans la construction de l’identité nationale cubaine, ndlr.