Les heures précédant le vernissage de l’exposition « Haïti Radical et Contemporain », organisée au Musée du Montparnasse par la Galerie Agwé, l’artiste Manuel Mathieu a répondu aux questions d’Uprising.

Pourrais-tu présenter brièvement l’exposition Haïti Radical et Contemporain ?

L’ambassade d’Haïti en France et la Galerie Agwé présentent au Musée du Montparnasse, plusieurs des œuvres de Sébastien Jean et moi, dans une scénographie de Mario Benjamin.

Pour ma part, on parle ici d’une dizaine de toiles de différents formats. Certaines de ces œuvres sont de l’exposition Happy People qui a eu lieu à la Maudite Boite en 2011 et d’autres ont été réalisées pendant ma résidence au Studio Beluga, 2011-2012, tous deux à Montréal. Les œuvres que l’on voit sont de 2010 à 2012. Je n’ai pas beaucoup peint en 2012. En effet, j’ai beaucoup travaillé sur ma monographie Abyss/Abysse parue en octobre à Montréal et mi novembre à la Galerie Monnin en Haïti. 

Était-ce un choix personnel de n’exposer que des toiles, alors que tu travailles sur différents supports incluant la photographie ou la vidéo par exemple ?

Avec la Galerie Agwé [ndlr qui a organisé l’exposition] c’est mon travail pictural qui est mis de l’avant. C’est pour cela que j’expose uniquement des toiles au Montparnasse.

Manuel Mathieu, The Twins, 2011 © Uprising Art

Manuel Mathieu, The Twins, 2011 © Uprising Art

De plus, j’ai une pratique beaucoup plus prolifique en peinture même si le dernier projet que j’ai réalisé n’avait rien à voir avec la peinture. C’était Whisper (voir site web), un travail plus conceptuel.

Mon défi pour les prochaines années n’est pas de jumeler mon côté pictural – ma peinture – avec  cet aspect  plus conceptuel de mon travail, mais plutôt de mieux les définir.  Quoiqu’il en soit pour 2013, je compte passer du temps dans mon atelier. J’ai beaucoup d’appréhension pour l’année prochaine. 

Pourquoi ?

De nouvelles possibilités se présentent à moi alors, je pense qu’il y a davantage de personnes qui commencent à croire en mon travail. Par exemple, avec la Galerie Agwé, nous aurons une exposition en Belgique, peu de temps après, dans une fondation privée en France, puis une foire à Lyon. Je reste quand même conscient que tout n’arrivera pas du jour au lendemain.  J’ai une amie qui me disait que le métier d’artiste n’est pas un sport de performance mais plutôt d’endurance. Alors je ne me prépare pas j’essaie d’être toujours prêt. 

Manuel Mathieu, vue de l'exposition au Musée du Montparnasse, 2012 © Uprising Art

Manuel Mathieu, vue de l’exposition au Musée du Montparnasse, 2012 © Uprising Art

Avec la publication de ta monographie s’est développé un corpus de textes critiques autour de ton travail. Est-ce un vecteur qui te stimule et te pousse à aboutir à de la nouveauté dans ton travail ?

Dans le cas de ma monographie, c’était important pour moi d’avoir des gens qui étaient capables d’élaborer des réflexions sur mon travail.

J’ai travaillé avec des professionnels [ndlr Barbara Prézeau Stephenson et René Viau] qui voulaient de la matière, qui voulaient savoir ce qui se passait dans mon travail. Ils ont 20-25 ans d’expérience et, avec les questions qu’ils me  posaient j’ai du chercher et ça m’a forcé à faire une introspection. J’aime ça. Le texte peut être un catalyseur d’idées, une piste à la réflexion. Il faut comprendre, je n’ai pas de réponse, je cherche… C’est dans cette direction que je veux travailler, je veux m’entourer de gens qui m’incitent à penser plus loin. 

L’écriture m’aide aussi, avoir un texte de démarche à jour et une certaine compréhension de ma pratique me permet d’aller plus loin dans mes réflexions. Ce serait comme de cristalliser certaines idées dans un espace temps précis. Avec le temps l’idée s’évapore ce que je trouve tout à fait logique car une idée sans sa liberté n’en est plus vraiment une. Dans ces moments là je ne comprends pas trop mon travail et je dois avouer que parfois ca fait du bien… C’est dans ces moments là qu’on se laisse surprendre. 

La notion de nouveauté est très large… Avec les textes ce ne sont que des pistes de réflexions, c’est dans l’atelier que ca se passe. 

Dans l’exposition Haïti Radical et Contemporain, il n’y a pas de textes dans la scénographie. Cela te gêne-t-il ?

Il y a le catalogue de l’exposition.

Dans le contexte de cette exposition, je crois que c’est tout d’abord une expérience visuelle. Si on veut en savoir plus sur les artistes, on peut trouver l’information.  La lourdeur intellectuelle qu’il peut y avoir dans certaines expositions peut nuire à l’expérience visuelle. Dans une exposition il faut trouver le bon équilibre entre appréciation et saturation. Ici je pense qu’il y a une bonne balance.

Manuel Mathieu, vue de l'exposition au Musée du Montparnasse, 2012 © Uprising Art

Manuel Mathieu, vue de l’exposition au Musée du Montparnasse, 2012 © Uprising Art

Et puis avec ce catalogue, tu peux le prendre et l’amener  chez toi. De plus il reste dans le temps. Il y a un côté plus intime je trouve. 

Quelle sensation cela t’inspire-t-il d’exposer à nouveau avec Sébastien, après votre première présentation en duo à la Galerie Monnin à Pétionville en 2010 ?

C’est une belle coïncidence et une fierté aussi. J’adore son travail. Je ne pense pas qu’on aurait pu mieux choisir… On a tous les deux à gagner de cette opportunité. On était ensemble il y a deux ans, puis on a pris des chemins différents et on se retrouve aujourd’hui. Cela confirme que ce n’était pas un hasard d’avoir exposé ensemble en 2010. Nous continuons à travailler et c’est pour cela que nous sommes là. 

Es-tu ennuyé que l’on qualifie sans cesse ton travail d’avant-garde et de nouveauté « radicale » par rapport à l’histoire de la peinture haïtienne ?

Il faut mettre les choses en contexte et être lucide pour pouvoir bien comprendre. On parle d’avant-gardisme dans mon travail par rapport à ce qui se fait en Haïti et seulement par rapport à ce qui se passe en Haïti. Je suis conscient de ça et c’est pour ça que je ne m’enfle pas la tête lorsqu’on me dit « c’est avant-gardiste ». Mais dans un contexte international cela n’a pas de sens.

Manuel Mathieu, The priest, 2011 © Manuel Mathieu

Manuel Mathieu, The priest, 2011 © Manuel Mathieu

Être appelé « avant-gardiste » ne change pas grand chose pour moi quand je suis dans mon atelier. Je m’investis pleinement, je me questionne, comme je disais toute à l’heure et je  redéfinis ce que je fais. C’est le cas de tout artiste je pense. Nous sommes des chercheurs avant tout…Par exemple, j’étais à Londres récemment au Tate Moderne et j’ai découvert un artiste Anglais que je ne connaissais pas : Leon Kossoff. J’adore ce qu’il fait…Pour moi c’est un artiste qui questionne les limites de la peinture.  Entant que peintre, je ne peux pas être indifférent à ça. Ce sont des expériences comme celle-là qui m’intéressent. 

Parle-nous de l’œuvre Tribute.

Petit à petit dans mon travail, j’ai commencé à créer l’illusion d’un espace sur la surface de la toile. Ce tableau s’inspire d’un tableau de Bacon où il y a quelqu’un dans un lit. J’ai utilisé cette structure d’où le titre d’ailleurs, Tribute, c’est un clin d’œil à Bacon.

Manuel Mathieu, Tribute, 2011 © Manuel Mathieu

Manuel Mathieu, Tribute, 2011 © Manuel Mathieu

J’ai commencé à explorer l’espace dans ma série Dans le champ/Birth of nature (série que l’on peut retrouver sur mon site). Tribute est la suite logique selon moi. On navigue dans le tableau. Ce n’est pas une toile où tu es dans le sujet comme j’ai l’habitude de le faire. Dans ce cas tu le découvres dans l’intimité de son espace.

 L’idée aussi c’est de créer une autre dynamique visuelle dans le tableau : en jouant avec la composition il y a différentes manières de faire circuler le regard.

 

Paris, le 20 décembre 2012.

Par Clelia Coussonnet

Pour en savoir plus :  

http://www.manuelmathieu.com/

 

Crédits photographie à la une : Sébastien Jean & Manuel Mathieu au Musée du Montparnasse, avant le vernissage de Haïti Radical et Contemporain © Uprising Art