Mabel Poblet, vous êtes une jeune artiste cubaine, quel est votre parcours ? 

J’ai commencé par étudier la gravure à San Alejandro [une des académies de beaux-arts de Cuba, ndlr], puis je suis allée étudier à l’ISA (Instituto Superior de Arte) dont je viens de me diplômer cette année. J’ai toujours participé à de nombreuses expositions, même en étant étudiante, et je suis présente depuis quelques années déjà sur la scène artistique cubaine. 

Votre travail est très autoréférentiel… Cependant il y a une intrication des narrations personnelles avec des fictions plus large dans vos œuvres et une sensibilité pour la représentation d’autres. 

Au début, j’ai beaucoup travaillé avec mon corps, ma mémoire personnelle et celle de ma famille. Ce travail autoréférentiel s’appuyait sur l’histoire de ma famille. Dernièrement je suis plus intéressée par la vie et les expériences d’autres personnes. Le résultat de ce changement a été mon exposition Hoy mi voz tiene sonido à la Villa Manuela. 

La première série que j’ai réalisée, Lugar de origen (lieu d’origine), a été le fruit de mon déménagement de Cienfuegos, ma terre d’origine, à La Havane. Ma famille et ma terre me manquaient. Je suis alors partie de petites photographies de moi enfant, de mon enfance, et je les ai assemblées pour parvenir à mon image actuelle. J’ai utilisé les photos de ma famille, et je continue encore à travailler avec des éléments semblables. J’utilise des photographies de petits formats pour constituer des motifs plus grands.

Mabel Poblet © Uprising Art

Mabel Poblet © Uprising Art

Ma famille a aussi été source d’inspiration pour ma série ábacos (abaque – instrument mécanique servant à calculer, comme un boulier, par exemple). Je me suis appropriée ces instruments à compter pour (ra)compter d’autres dates – celle de mon histoire familiale. J’y ai aussi incorporé l’usage de statistiques pour aller au-delà des narratives individuelles. 

Mabel Poblet, 20 años, 1 mes y cinco días, 2007 © Mabel Poblet

Mabel Poblet, 20 años, 1 mes y cinco días, 2007 © Mabel Poblet

Puis je me suis mise à constituer des œuvres à partir de lettres assemblées aléatoirement, sans former de phrases ni de mots. C’étaient les photographies et/ou les images elles-mêmes qui formaient les pièces et leur donnaient du sens. Je suis convaincue que les images communiquent des informations plus immédiates que les mots. 

Le rouge est une couleur récurrente dans vos installations. Certains ont pensé que l’exposition Hoy mi voz tiene sonido parlait de violence et de mort.  

Dans cette série mes pièces ont une couleur rouge et aussi sang. Le sang est synonyme de vie et de mort. Le sang renvoie toujours à une agression physique. J’ai choisi de me réapproprier le sang pour construire des photographies faisant plutôt référence à la douleur psychologique. Je n’évoquais rien de physique. Cela pouvait également faire référence aux libations [rituel religieux dans lequel on réalise une offrande liquide à un dieu en versant quelques gouttes sur l’autel, ndlr].

La pièce Ana parle d’une jeune femme atteinte de leucémie. Je l’ai constituée de flacons de sang artificiel, puisque son sang à elle est consumé petit à petit par la maladie.

Mabel Poblet, Libación, 2012 © Mabel Poblet

Mabel Poblet, Libación, 2012 © Mabel Poblet

Mon installation avec une douche, allant de pair avec le portrait d’Ana, intitulée Libation, et le liquide rouge qui tombait dans la douche et se mêlait avec l’eau était un symbole du processus de purification d’un corps physique et mental. Ces œuvres traitaient de l’assainissement du liquide vital qu’est le sang. 

Qu’en est-il de votre participation à cette 11e édition de la biennale de La Havane ? 

Je participe à plusieurs expositions. Notamment à l’exposition collective Un olor que entra por mi ventana au Museo del Ron. J’y expose Simplemente bellas, une installation fabriquée à partir de fleurs artificielles. En effet, l’année dernière j’ai passé une année à visiter les prisons de tout le pays. Dans l’une d’elle, j’ai rencontré Betsy Torres, une prisonnière qui assistait à des cours de fabrication de fleurs artificielles, ces fleurs kitsch qui ne sont qu’imitation de fleurs naturelles. Cela m’a beaucoup intéressée d’étudier pourquoi et comment quelque chose de si artificiel pouvait rendre si heureuses ces personnes enfermées ? J’ai ainsi constitué un portrait, que l’on voit en arrière-fond de mon installation, c’est une pose de souffrance, mais constitué de fleurs artificielles qui bougent sans arrête, animées par des roues de bicyclette, et symbolisant la construction et la déconstruction. Cette œuvre ne parle pas que de souffrance, mais aussi de joie. 

Mabel Poblet, Simplemente Bellas, 2012 © Mabel Poblet

Mabel Poblet, Simplemente Bellas, 2012 © Mabel Poblet

À la Cabaña, j’expose individuellement ma série Reunificación familiar (rapatriement familial). En me servant de la structure originale de maisons qui sont réellement les maisons d’habitations ou d’origine de familles qui ont été séparées, j’ai réalisé une recherche sur l’absence. Ces maisons ont été reconstituées en structures légères et transparentes. Dans chaque maison j’ai inséré des photographies de ces familles. J’y ai laissé en positif les personnes continuant à vivre dans la maison, et en négatif ceux qui n’y sont plus, soit parce qu’ils sont décédés, ont déménagé ou ont immigré. Cette série sert comme une succession d’images commémoratives. Le titre même de l’exposition « rapatriement familial » est une métaphore. 

Mabel Poblet, Reunificacion Familiar, 2012 © Uprising Art

Mabel Poblet, Reunificacion Familiar, 2012 © Uprising Art

Vous utilisez beaucoup la lumière dans vos pièces, que ce soit pour la réflexion qu’elle projette sur les œuvres, ou à l’aide de caissons lumineux, ou encore de lumière intégrée dans vos installations. Que vous permet-elle d’exprimer ? 

J’aime beaucoup la transparence. Pour bien voir il faut éclairer. La transparence aide à exprimer les idées et les sentiments. Cela renvoie également à la manière dont l’on peut être transparent pour les autres. Pour certaines pièces cela les rend plus vivantes et il semble qu’une troisième image apparaît lorsque les œuvres sont éclairées : entre l’image et l’espace lumineux. 

Quel type d’émotions souhaitez-vous provoquer chez votre public ?  

Mon travail est certes autoréférentiel mais nous avons tous des expériences de vie communes. Les déménagements, les deuils, … Ce ne sont pas des expériences uniques. Je pense parler pour tous et que d’autres peuvent se reconnaître dans mon travail.

Par Clelia Coussonnet

Mai 2012

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Crédits photographie à la une : Mabel Poblet lors de notre rencontre à La Havane © Uprising Art