Ines , pouvez vous vous présenter ?

Je suis une artiste-peintre née à Saint Domingue, en République Dominicaine. Mon travail témoigne de ces origines où les souvenirs d’enfance, les us et coutumes, la tradition orale, la culture caribéenne et de l’Amérique Latine, le contexte social et politique et le chaos ambiant ont façonné une vision du mode sous forme de tiroirs qui s’ouvrent à la demande des impératifs de la mémoire. Car voilà un mot clef : La mémoire individuelle et collective avec ses mécanismes qui fonctionnent, en moi, comme un rebus.

La femme et certains des symboles qui lui sont attribué (nudité, vernis à ongle, bijoux, robes, chaussures) semblent au centre de vos œuvres.

Danae 3 © Inés de Tolentino
Danae 3 © Inés de Tolentino

Depuis quelques années, des images de femme sont au centre de mon œuvre. Est-ce la femme ? Ce sont des images attribuées au féminin. Une fois encore cela fonctionne comme un puzzle mental, une mise en condition sur l’univers féminin.

Que dites-vous des femmes ? Est-ce une thématique privilégiée de votre approche ?

Volontairement, j’utilise des clichés qui accompagnent les images de la femme à la manière d’un véhicule pour parler de choses qui peuvent nous concerner tous au quotidien : l’amour, la passion, la violence, la guerre, le désir, la prostitution, l’immigration, le départ, le retour, le couple, etc. La femme qui est présente dans mon œuvre prête son regard au notre. Même si on ne voit qu’une partie d’elle, on reconstruit le corps de son histoire, qui des fois est la notre.

Représentez vous également l’homme, et comment ?

Le genre masculin est représenté souvent sous le générique « être humain ». Sa représentation est générale. Mais l’homme dans le sens masculin peut être aussi une image du pouvoir, parfois de ses abus.

L’enfance joue également un rôle central dans votre création plastique.

L’enfance est souvent le prétexte pour évoquer les mémoires diverses. Les enfants représentés sont bien loin de l’innocence. Ils sont face au spectacle de la vie, parfois craintifs, parfois impuissants, toujours critiques.

Blanco 3 © Inés de Tolentino
Blanco 3 © Inés de Tolentino

Vos œuvres donnent l’impression d’une plongée dans l’intime et ont l’air ancrées dans la symbolique.

Quel est le monde que vous décrivez ?

Le monde que je décris est celui que je ressens et que je vois. Il se mélange à mes acquis culturels, aux images qui me nourrissent même malgré moi, à l’information et la surinformation, aux multiples vécus d’autrui et bien entendu à mon histoire personnelle.

Comment entremêlez-vous les histoires individuelles avec l’Histoire ? S’influencent-elles mutuellement dans votre processus de création plastique ?

Souvent et de manière automatique, je juxtapose des éléments socialement identifiables –guerre, immigration, prostitution, violence, alimentation, etc. – à des éléments de la banalité individuelle et quotidienne. De cette opposition quasi contemplative nait, peut être une réflexion ou un questionnement.

Avec le temps votre approche a changé. Les éléments naturels et la broderie ont occupés une place de plus en plus prépondérante dans vos œuvres. Vos toiles sont plus épurées. Expliquez-nous votre cheminement artistique.

Le mot intime s’accompagne naturellement des mots délicatesse et épure. Loin des gesticulations et des bruits extérieurs et de mes images baroques, l’intime parle d’une vérité ou d’une mise à nu.

Cependant, certaines de vos œuvres créent un climat de violence (armes, sang, sentiment d’oppression). Entre légèreté et gravité, chaos et calme, vous semblez évoluer en équilibre entre deux extrêmes.

Adversité © Inés de Tolentino
Adversité © Inés de Tolentino

Un souvenir personnel a nourri cette démarche : En 1979, l’ouragan David a dévasté la République Dominicaine où je vivais. Le lendemain de cette tragédie tout était désolation, le pire allait se prolonger pendant des mois. A l’échelle de ma maison, la tâche de remise en ordre paraissait impossible. Ce même lendemain, le ciel était clair et brillant. Je garde la blessure de ce contraste et je réfléchis au passage d’un état à l’autre et le mot qui me vient à l’esprit est fragilité.

Les tensions que vous représentez sont-elles internes ou est-ce un état du monde que vous dépeignez ?

C’est un mélange du monde tel qu’il va et tel que je le vis.

Quelle place pour l humour dans toute cette gravité ?

L’humour c’est une porte d’entrée et une porte de sortie. C’est une pirouette qui oscille entre la douce ironie et l’ultime fierté.

Quelle est l’influence de votre appartenance à la République Dominicaine ? Et à la Caraïbe plus généralement ?

Mon appartenance à la République Dominicaine a façonné mon état d’esprit. Humour, légèreté, indifférence, indolence se mélangent au sentiment grave d’une catastrophe imminente. Aussi, je pense à la langue : l’espagnol. La résultante Caraïbe de notre espagnol permet les abus les plus heureux et les plus divertissants. Le langage dominicain offre une infinité d’images mentales très tentantes à reproduire. La Caraïbe ? Si loin malgré nous, si proches malgré tout.

Quels sont vos projets ?

Dessiner, peindre, créer en parlant du plus grave avec légèreté et insolence.

Une exposition au Musée d’Art Moderne de Santo Domingo pour la fin de l’année et des illustrations pour un roman sur la vie d’un mythe mi-dominicain et mi-hollywoodien : Maria Montez.

 

Par Clelia Coussonnet

Avril 2012