Parlez-nous de votre parcours.

Je me suis diplômé de l’ISA (Instituto Superior de Arte) en 1993, en spécialisation de gravure. A partir de là j’ai commencé à travailler non seulement le graphisme, mais également d’autres supports comme la peinture, les installations, le textile.

Une autre partie très importante de mon travail est liée à la cartographie. J’ai deux grandes séries d’œuvres basées sur cela : l’une à partir de cartes de Cuba traitant de la question de l’insularité ; la seconde pouvant être qualifiée de « cartes-glyphes » est une série qui traite des différents types d’utopies et des formes utopiques sous forme d’animaux vivant dans les villes et que je ne fais ressortir que par la couleur. Je travaille sur cette série depuis une dizaine d’années. Si au début, je ne cherchais ces animaux que dans les villes cubaines, progressivement j’ai étendu ces recherches à n’importe quelle autre ville du monde.

Ibrahim Miranda, Caballo en Madrid © Uprising Art
Ibrahim Miranda, Caballo en Madrid © Uprising Art

Votre série sur l’insularité a cette caractéristique d’incorporer des éléments culturels, symboliques et animaliers récurrents en surimpression…

Cette première série est un peu comme une métaphore d’une île-animal qui tente de changer sa propre apparence, sa physionomie. C’est semblable à une métamorphose infinie – pas seulement quant à son changement social mais aussi à celui formel. Cette île est comme un insecte.

Dans ces îles, je parle des différents types d’influences sociopolitiques, folkloriques, religieuses. Je les ajoute à cette chose rationnelle qu’est la cartographie – si stricte. Dans de nombreux cas, la carte que j’utilise comme base disparait : à la place, apparaissent ces animaux étranges, à qui j’attribue cette idée d’insularité. Mon identité cubaine influence mon travail.

Ibrahim Miranda © Uprising Art
Ibrahim Miranda © Uprising Art

Dans le processus de création de vos œuvres travaillez-vous directement sur les cartes ?

Il y a chez moi un goût pour l’idée du recyclage : j’aime utiliser des supports recyclés ou crées par moi-même. Jamais ou rarement, je n’utilise de fond blanc comme base. Ce que je fais n’est créé à partir de rien. Mais cela m’intéresse de travailler sur quelque chose qui a déjà un fond créé par l’homme : je l’efface progressivement mais je pars de là.

J’ai fait une autre série dans laquelle cela se voit mieux… J’ai travaillé en recyclant des objets de familles et leurs tissus. Je voulais créer une couverture avec des dessins particuliers et des tissus venant de familles différentes pour arriver à créer un patchwork de toutes ces pièces si petites. À Cuba, les familles recyclent leurs propres vêtements pour créer ce type de couvre-lit. Il s’agit d’une tradition domestique.

Ibrahim Miranda © Uprising Art
Ibrahim Miranda © Uprising Art

D’où mon intérêt non seulement de créer ou de parler directement de l’identité cubaine insulaire, mais aussi d’inclure dans mes œuvres des éléments clés des processus de formation de notre identité. Tel est le cas avec cette couverture, réelle construction domestique et familial, qui se produit à Cuba et dans le reste de la Caraïbe. 

Aimez-vous raconter des histoires ?

Faire des recherches autour de ce qui est utilisé en commun quotidiennement m’intéresse. Certaines de mes œuvres ne sont pas faites pour des musées ou des galeries, mais elles utilisent des objets d’usage quotidien que je veux redistribuer dans ce contexte journalier. Ces objets servent de récipients pour l’art.

Dans ma série de cartes, je me sers de la ville pour développer des narrations et des fictions, mais également des rivières qui me permettent de créer des récits. Les cours d’eau sont une autre façon de regarder les cartes et la géographie. Parfois, les rivières ont été plus importantes que les villes : elles ont été les premiers récepteurs du commerce mondial, les peuples importants se sont toujours installés près des grands fleuves. D’où l’importance pour l’homme de ces cours non seulement comme une source d’eau, mais aussi comme une source de commerce. Le commerce dans le sens historique de « genèse de l’homme » est une question qui m’intéresse. Je tiens à enquêter sur cette histoire, sur le travail et l’idée de la civilisation.

Ibrahim Miranda © Uprising Art
Ibrahim Miranda © Uprising Art

Où est l’homme dans vos pièces ?

Aucune forme humaine n’apparait, ou peu…. Seulement quelques animaux – tout simplement parce qu’en fin de compte tout ceci n’est qu’un grand bestiaire, il me semble. L’homme disparaît. 

Parlez-vous de vous-même, de votre mémoire ou de mémoire collective ? Peut-on apprécier votre travail comme une cartographie interne ou sociale ?

Mon thème est celui de l’identité. Je cherche comment apprécier, mettre en avant ou spécifier un type d’identité. L’identité n’est jamais statique, elle est toujours en formation. L’autodéfinition est une chose changeante. Nous sommes de jeunes pays, avec une culture en formation. Moi-même, en tant qu’être humain, je me vois comme en processus de mûrissement. Les changements ne cessent de survenir. Mon travail est comme un journal intime. Mes œuvres sont minimalistes. Elles ont toujours été figuratives, avec des métaphores référant à la littérature, aux autres, à moi-même …

Peut-être mes cartographies contiennent-elles une note de jazz. Chacune de ces lignes j’esquisse est une improvisation, une frêle séquence musicale. C’est ce qui explique le format que j’utilise dans mes œuvres sur l’île de Cuba, par exemple – qui sont des tableaux longs, qui peuvent être encore enrichi. Ils ressemblent à une écriture qui a une tension linéaire, qui n’est pas carrée et figée. Quand je peins sur toile, j’ai le même ressenti. J’ai développé cette idée de mosaïques qui peuvent se développer vers le côté, vers le haut… J’aime l’idée de la multiplicité dans l’œuvre.  

L’œuvre ne se termine-t-elle donc jamais ?

Elle peut toujours changer, on peut jouer avec elle. Il n’y a rien de statique. Parmi mes œuvres de format carré et celles longues, il existe plusieurs niveaux de multiplicité. C’est comme si les deux dessinaient un équilibre entre rationnel et irrationnel.

Ibrahim Miranda © Uprising Art
Ibrahim Miranda © Uprising Art

Dans mes cartes où je cherche des animaux, là encore je travaille sur la rationalité et l’irrationalité. Je laisse de côté la conception de la ville qui est prédéterminée : la ville est écrite en termes de rues et de formes dont les structures varient peu. Seuls les bâtiments changent. Et pourtant, la ville est changeante, presque organique.

Ce qui m’intéresse, c’est que l’œuvre peut toujours être plus grande, et qu’il y ait une tension dans la pièce comme lorsque l’on tend un élastique et que celui-ci résiste.

Je parle d’équilibre et de contraste.

Souvent, vous créez des pièces en série. N’était-ce pas la fin de l’œuvre ?

J’ai une formation en gravure, et on y apprend à insister sur l’idée de multiplicité. Je fais des œuvres qui peuvent presque toujours être éditées. Ce n’est pas un type d’œuvre unique, on peut l’imprimer sur différents supports tels que des tissus, des patrons ou pourquoi pas sur des tee-shirts. Cela m’intéresse dans le futur.

 

Par Clelia Coussonnet

Mai 2012

Crédits photographie à la une : Ibrahim Miranda lors de notre rencontre dans son studio à La Havane © Uprising Art