Vous êtes un pionnier de l’art contemporain cubain, parlez nous de votre parcours et de son évolution. 

Mes œuvres les plus connues ont commencé à surgir à partir des années 1990. Depuis cette date mon travail a été en s’approfondissant. C’est en 1994 à la biennale de La Havane que certaines de mes pièces ont été exposées, tout comme le film cubain Fresa y Chocolate.

Mon travail s’articule autour de différents projets artistiques – je ne fais pas partie de ces artistes qui n’ont qu’une ligne d’investigation, mais au contraire j’en ai plusieurs à la fois. En ce moment je travaille sur une douzaine de projets d’œuvres. 

Chronologiquement, évoquez vos projets les plus significatifs de votre travail et de votre approche plastique. 

Le premier projet a été Occidente Tropical une recherche centrée sur le processus évolutif de mélange et métissage entre les diverses cultures ayant convergé à Cuba comme manière de comprendre l’histoire. J’ai particulièrement mis l’accent sur le kitsch de la culture chrétienne et sur le kitsch de la culture socialiste, notamment russe. D’autres influences comme celle afro ou hindou ont aussi été mises en avant dans ce projet, qui s’interrogeait sur la présence d’objets et artefacts éclectiques ou de consistance absurde dans l’espace cubain. 

Un peu plus tard, j’ai commencé un travail sur l’érotisme dans la politique. J’ai abordé le sujet par divers prismes : d’un côté en portant un regard sur les multiples traditions érotiques qui confluent dans l’art contemporain ; et de l’autre en étudiant de quelle manière l’on pouvait mélanger l’érotisme avec le phénomène politique et utiliser l’essence politique comme image. 

Dans mon projet « Mistica del resguardo y de la gozadera », qui pourrait être traduit par mystique de la protection et de la jouissance, j’ai travaillé à partir des rituels religieux. La plupart des pratiquants, de quelque religion que ce soit, possèdent une amulette protectrice. Les afro-cubains ont, par exemple, des colliers qui protègent leur énergie et santé. En m’inspirant de l’influence de l’art asiatique dans la culture cubaine, importée au travers de l’art décoratif asiatique, j’ai réalisé des statuettes protectrices, mêlant les notions de pouvoir, d’érotisme et de religion. 

Avec « sobre como aprendió a caminar la tierra », ou comment la terre apprit à marcher, s’est développée une réflexion sur l’architecture et l’homme, et vice-versa.  Sur le monde et l’environnement qui entoure l’homme dans le sens de « constructions ». Je me suis intéressé à cette architecture de la pensée qui entoure l’homme. Tout ce qui est structuré autour de nous l’est en base à l’expérience de l’homme même et de la philosophie que l’homme a crée pour se comprendre lui-même. L’architecture nous décrit de manière philosophe et humaine. Elle est fonctionnelle pour l’homme. J’ai donc représenté des figures humaines et leurs relations avec l’architecture. En définitive, la forme humaine est une forme architectonique. 

Esterio Segura © Uprising Art

Esterio Segura © Uprising Art

Presque simultanément j’ai commencé un autre projet : Habanos Libres, c’était un travail très ponctuel, avec une référence excessivement ponctuelle et fine. À Cuba, nous avons partagé plusieurs rencontres avec l’Afrique, comme les liens et relations à l’esclavage. Plus récemment, de nombreux cubains sont notamment partis lutter en Angola et au Mozambique. La majorité en sont revenus traumatisés, avec diverses pathologies et hallucinations liées à la thématique de la victoire, du héros et du vaincu – comme cela a été le cas lors de nombreuses expériences de guerre. Ces gens sont devenus fous, et alors qu’à Cuba nous n’avons pas de sans-abris, ces personnes se comportaient comme tels. J’ai fait un travail de documentation sur eux. J’ai crée mes propres hallucinations sur eux et sur ces hallucinations de l’histoire basée en de faits historiques réels. Ce sont des œuvres comme Cazador de Mariposa, Africa, Sobre Mi Habana, Por mi Habana paso un tren… La série n’est pas encoré terminé, je pourrais encore continuer à interroger cette thématique.  

Une autre approche très ponctuelle a été une réflexion sur la possession d’antennes satellite. C’est illégal à Cuba. Néanmoins, de nombreux cubains en possèdent, les cachant de manière si originale qu’elles finissent par ressembler à des installations d’art contemporain. J’ai documenté par des photographies ces cachettes et j’ai crée mes propres histoires et installations avec ces antennes (Pensamiento Secreto, Vuelo Secreto). Elles ont été exposées à Toulouse dans le cadre du Festival Rio Loco mais lorsqu’elles furent exposées à Cuba au Museo del Ron en 2003, le catalogue de l’exposition fut censuré. Cette année, je devrais terminer la dernière installation qui ait à voir avec ce projet, elle s’appellera El secreto

Esterio Segura, Vuelo Secreto, 2003 © Esterio Studio

Esterio Segura, Vuelo Secreto, 2003 © Esterio Studio

Plus récemment, vous avez étudié en profondeur et de manière récurrente la thématique de l’exil et de l’immigration. En quoi l’iconographie qui leur est liée (idée du vol, du départ…) vous a permis d’exprimer certaines de vos idées ?  

Depuis 2003, je me suis beaucoup intéressé à l’avion en tant que symbole. Dans tous les sens du terme, que ce soit général ou même de façon plus polémique. J’ai choisi de faire un projet intitulé « No todo lo que vuela se come » (tout ce qui vole ne se mange pas). L’avion est un objet crée par l’homme, cet objet vole, nourrit les stratégies et intelligences nationales, mais ne se mange pas. J’ai réalisé plusieurs installations liées au sujet, Híbrido de hipopótamo, Goodbye my love – actuellement exposé à l’aéroport international José Marti, ou encore First Class – exposé à l’exposition HB

Esterio Segura, Goodbye my love, 2012 - installation à l'aéroport José Marti © Esterio Studio

Esterio Segura, Goodbye my love, 2012 – installation à l'aéroport José Marti © Esterio Studio

Pour ce même sujet, j’utilise différents processus de création et plusieurs matériels. C’est pour cela que depuis 2006 j’ai commencé à élaborer mon projet Sub-marino hecho en casa (sous-marin fait maison). Ce projet est une fiction… Il s’agit de l’histoire de trois artistes qui de manière fictive réaliseraient cette œuvre. L’un d’eux découvre qu’il y a deux villes de La Havane collées l’une à l’autre, mais dont l’une est une terre vierge. Ils créent une agence de tourisme pour que les cubains visitent cette seconde ville. Chacun doit alors construire son propre sous-marin pour pouvoir y aller, avec l’aide des trois artistes. C’est une œuvre d’art utilitaire qui provoque un voyage vers nous-mêmes. Cette réflexion sur la migration se convertir en réflexion sur la migration vers nous-mêmes, et non l’Europe ou les États-Unis par exemple. Au lieu de migrer vers un autre lieu, migrons vers un autre nous.

Esterio Segura, Sub-marino hecho en casa, 2012 © Uprising Art

Esterio Segura, Sub-marino hecho en casa, 2012 © Uprising Art

L’idée est aussi que ce groupe d’artistes devienne indépendant, et qu’ils inventent d’autres projets. À partir de cette idée, j’ai même réalisé mes deux premières œuvres de vidéoart. J’ai présenté ces artistes à la télévision, où ils parlaient du soutien du Studio de Esterio, mais j’ai aussi été filmé comme mécène de ce groupe pour une interview. 

Vos œuvres sont multidimensionnelles. Vous travaillez souvent vos sculptures et installations en base à vos dessins et peintures. Et maintenant vous y ajoutez l’art vidéo. Comment concevez-vous les différentes étapes de vos créations ?  

En octobre, par exemple, je vais terminer le projet Occidente Tropical avec une exposition. Il y a des œuvres qui étaient en processus, qui avaient été laissées de côté, ou qui étaient restées au stade de dessins et pour lesquelles je vais construire des installations.

Pour moi, le dessin est à la fois une œuvre définitive et toujours un prototype qui court le risque de se convertir en œuvre tridimensionnelle. Dessiner c’est comme écrire ou réaliser une affirmation de manière littéraire. La tentation de le changer en œuvre est plus complexe. Cela nécessite un changement d’échelle, de matériel… C’est pourquoi le dessin est œuvre en soi, qui peut devenir une autre œuvre tridimensionnelle mais aussi une peinture, ou une vidéo. Il n’y a pas de fin à la pièce. 

Mais j’ai aussi d’autres exemples d’œuvres où j’ai d’abord commencé par la sculpture avant d’en venir au dessin. C’est le cas de mes séries avec des Pinocchio. Comme La historia se muerde la cola (l’histoire se mord la queue). De la sculpture est venu le dessin et maintenant j’ai en tête de créer une BD. C’est la partie irréelle de l’histoire qui m’intéresse. 

Esterio Segura © Uprising Art

Esterio Segura © Uprising Art

Vous avez un attachement particulier aux titres dans vos œuvres. Votre rapport à l’écriture, à la littérature est-elle une composante importante de votre travail ? Pourquoi décidez-vous, par exemple, d’écrire une BD en partant d’une de vos œuvres ? 

Mes œuvres, qui sont à la fois figuratives et représentatives, découlent d’une pensée spécifique, même si parfois elles sont faites dans le cadre de série. Jamais une idée ne se répète d’une fois sur l’autre. 

Les artistes pensent en images. La pensée commence donc là, dans la tête, et s’y attache une idée qui la soutient théoriquement. C’est pour cela que je donne tant d’importance à mes titres. Sans titre une œuvre est comme vide de sens, cela est horrible pour le public.

Comme chacune des pièces de mon travail fait partie d’une réflexion plus générale, dans toute mon œuvre j’ai toujours accordé une importance particulière aux titres de mes œuvres. Ce sont des titres lapidaires, où l’on retrouve beaucoup de littérature. En voici quelques exemples : « la mente se puede hacer en todas partes » (l’esprit peut se former n’importe où) ; « los dragones del castillo me comieron las partes más sensibles» (les dragons du château m’ont dévoré les parties les plus sensibles). Mes titres sont la concrétisation de mes pensées, à la fois liés à la structure représentée dans mon dessin, mais aussi à une forme plus orale.

Dans la littérature, il me semble que les écrivains transmettent en images la pensée, et moi aussi je convertis mes pensées en art visuel. Je ne peux pas m’asseoir et écrire, alors je m’assois et je peins. La littérature me permet d’établir des connexions avec ma manière de penser. L’histoire, la philosophie, les processus esthétiques, la politique… ce sont des thèmes structurels de mon œuvre. J’aime interroger plusieurs directions et chemins, chaque projet est comme un tome d’un corps d’œuvres, pour lequel je crée des alchimies.

De cette idée j’ai décidé de réaliser un tome de présentation de mon travail, comme si la présentation allait s’enrichir d’autres tomes. 

Pour les Pinocchio j’ai senti qu’ils devaient commencer à se mouvoir, alors je les ai dessinés. L’idée est de faire un livre accompagné d’un disque. On partirait d’une œuvre, comme Goodbye my love ou la historia se muerde la cola puis on expliquerait ce que le Pinocchio à voir là dedans. C’est un livre que je voudrais convertir en animations vidéo, et que je souhaite publier de manière limitée. Il serait possible d’exposer l’ensemble de ce projet artistique du dessin à la vidéo, au disque ou à la peinture. En réalité, j’ai écrit mon premier livre « de mensonges » quand j’avais 13 ans.  Je continue à l’écrire en pensée, et j’aimerais beaucoup avoir un deuxième Esterio pour écrire !

Par Clelia Coussonnet

Mai 2012

Crédits photographie à la une : Esterio Segura dans son studio à La Havane © Uprising Art