Vous avez fait partie du collectif Los Carpinteros pendant très longtemps, et ensuite vous vous êtes dédié à votre carrière individuelle. Comment se sont déroulées les évolutions de votre parcours artistique ?

Tout a commencé lorsqu’étudiant en 1990 j’ai réalisé ma première exposition, qui a débouché sur le projet de Los Carpinteros. Douze années durant nous avons travaillé ensemble.

Depuis 2003, j’ai décidé de « repartir à zéro ». J’aime les défis, la décision a certes été difficile, mais nécessaire. Surtout si l’on veut apprendre à aborder l’art dans ses recoins les plus cachés. Depuis disons que je travaille en « solitaire ». J’ai développé un type de travail qui part de cette expérience collective, mais en essayant de rentrer dans de nouvelles régions qu’auparavant je n’avais pas abordées.

Que cherchez-vous dans ces régions nouvelles ?

Une des parties de mon travail actuel qui me plaît le plus est lorsque je dois intervenir dans des espaces publics. Les défis sont plus importants. J’aime connaître l’endroit dans lequel je dois créer ou placer mon œuvre ainsi que les caractéristiques de ce lieu : les caractéristiques qui font l’exposition de l’œuvre possible, à partir de la relation sociétale que développe cet endroit particulier.

Quelles différences remarquez-vous selon les espaces publics où il vous a été donné d’exposer?

Certaines œuvres sont plus flexibles en ce qui concerne leur exposition. Une même œuvre dans un contexte différent engendre des réactions différentes : en effet, le dialogue qu’établit l’œuvre avec le lieu où elle est présentée crée une lecture de l’œuvre qui n’est pas statique, mais qui change. Ma pièce Black Sun, par exemple, a été présentée à Salonique en Grèce et à New York aux Etats-Unis.

Alexandre Arrechea, Black Sun, 2010 © Alexandre Arrechea

Alexandre Arrechea, Black Sun, 2010 © Alexandre Arrechea

A Salonique, on l’a lue dans une perspective historiciste. Elle s’est mise en relation avec cette idée historique de la chute de l’empire byzantin. Black Sun a été projetée sur une muraille du XVe siècle. A Time Square, où elle a été exposée en 2009, la réaction du public a été liée au contexte économique international. Le système était déjà en train d’entrer dans une crise très profonde, et on a perçu l’œuvre comme une métaphore de la crise qui faisait vaciller les fondations du Nasdaq – cette structure de pouvoir si importante qui est le siège du pouvoir économique.

J’aime que l’œuvre soit capable de s’adapter aux différentes situations dans lesquelles elle se trouve. Logiquement, il y a des œuvres pour lesquelles ceci est beaucoup plus simple que pour d’autres. Certaines parfois ne sont même pas comprises. Ça c’est un grand pari : créer des situations et des œuvres capables de dialoguer avec le contexte d’exposition et le public aussi.

Dans les galeries comment faites-vous ? Le changement de contexte entre l’espace public et l’espace d’exposition est-il un problème ?

Au moment de présenter mes œuvres en galerie, je me tourne plus vers l’expérimental. Généralement mes expositions sont un point de départ pour mes nouveaux projets, elles ne sont ni un projet terminé ou fermé, mais sont au cœur d’un « processus ».

Ce n’est pas problématique d’aborder l’un ou l’autre des contextes. Après plusieurs années d’expérience, j’ai développé mes stratégies pour le faire.

Alexandre Arrechea, Bracelet, 2010 © Alexandre Arrechea

Alexandre Arrechea, Bracelet, 2010 © Alexandre Arrechea

Quand vous êtes parti vivre à Madrid, y a-t-il eu de forts changements dans votre travail ?

Non, pas au moment où je suis parti vivre à Madrid en 2004 mais plutôt quand je suis allé là-bas pour la première fois, lorsque j’y ai exposé en 1994.

J’y ai appris à me déprendre de certains « localismes » qui pouvaient réduire l’œuvre à un simple folklorisme.

Vos thèmes d’exploration sont fortement liés à l’analyse de la surveillance et du contrôle. L’art peut dénoncer, mais croyez-vous qu’il puisse apporter ou proposer des solutions ?

L’art ne change rien, il fait émerger une discussion et c’est cette discussion qui peut changer les choses. L’art fonctionne comme un bon prétexte pour formuler ou reformuler une idée ou un questionnement. A partir de cette idée les gens commencent à réfléchir. Les artistes ne font que mettre des sujets sur la table.

Les relations de pouvoir et de hiérarchie sont au centre de vos œuvres. Cependant, celles-ci sont également pleines d’humour, voire de cynisme… 

Quand je parle de pouvoir, j’essaie d’analyser les différents types de pouvoir. Je suis très intéressé par les recherches et les théories de Foucault et l’espace de pouvoir qu’il définit. Il y a un réseau de petits pouvoirs qui constitue le pouvoir réel. Il n’y a pas, en soi, une seule entité qui contrôle tout, mais plusieurs entités qui contrôlent simultanément des éléments semblables ou différents.

Alexandre Arrechea, détail de The Garden of Mistrust, 2005 © Alexandre Arrechea

Alexandre Arrechea, détail de The Garden of Mistrust, 2005 © Alexandre Arrechea

Si mes œuvres peuvent avoir un certain humour c’est à cause de l’absurdité des situations que je décris qui peut toujours générer ce genre de réaction. Sans doute dans mon travail il y a une composante d’absurdité importante.

Vous arrive-t-il d’aborder des sujets plus personnels ?

Je crois qu’il y a un peu des deux. Je ne les aborde que très rarement de manière directe. Mais, par exemple, dans ma pièce White Corner (2006), qui est une sorte d’autoportrait vidéo, on voit l’artiste dévêtu. Il ne sait quel chemin prendre… Il s’affronte lui-même, d’un côté de la vidéo il a en main une batte de baseball, de l’autre un sabre. La tension que provoque cette situation révèle, d’une certaine façon, les incertitudes qu’un artiste peut avoir.

Alexandre Arrechea, White Corner, 2006 © Alexandre Arrechea

Alexandre Arrechea, White Corner, 2006 © Alexandre Arrechea

C’est une œuvre très personnelle mais qui tente de s’ouvrir à une question humaine récurrente qui est celle de l’incertitude. C’est ce qui m’intéresse en premier chef, je crois que mon œuvre parle beaucoup de l’existentiel.

Ici dans mon studio je peux citer cette pièce que vous voyez. Ce grand panneau de verre rouge très beau faisait partie de l’entrée de mon immeuble. Ils allaient le jeter, je l’ai ramassé et je l’ai amené ici. Puis j’ai dessiné sur sa surface des lignes blanches comme s’il s’agissait d’une enveloppe. J’ai transformé cette idée de l’avoir recyclé en quelque chose de symbolique, comme si c’était une enveloppe qui m’était arrivée du passé.

Alexandre Arrechea © Uprising Art

Alexandre Arrechea © Uprising Art

J’aime pouvoir tisser une relation avec l’histoire de manière intime. Ce verre appartenait à l’espace public de mon immeuble et je l’ai converti en une chose intime et très particulière comme si c’était un message de bouteille de 1955.

Les matériaux que vous utilisez ont-ils un rapport avec votre conception de l’œuvre comme une œuvre existentialiste ?

Le dessin sur papier est presque toujours la base primaire de mon processus de création artistique. De là vient le reste. Le choix postérieur du matériau a presque toujours quelque chose à voir avec l’idée que je cherche à exprimer.

Quand je travaille avec du verre cela a une raison d’être. Mon projet Polvo (2005) a été réalisé à partir de punching bags de verre remplis de poussière provenant de plusieurs endroits bien précis. Le lieu d’origine de cette poussière était précisé : La Havane, New York, Los Angeles, Trinidad… Pour avoir accès à cette poussière il faudrait casser ce verre. Mais ce faisant il ne resterait plus rien puisqu’il serait brisé.

Alexandre Arrechea, Polvo, 2005 © Alexandre Arrechea

Alexandre Arrechea, Polvo, 2005 © Alexandre Arrechea

Le bois me rappelle beaucoup le monde du design, de l’architecture. Il me rappelle le mobilier domestique, les choses intimes. L’acier d’une certaine manière m’évoque la structure même de l’architecture. L’architecture plus utopique faite à base d’acier, de fer. Moi je le transforme et cette transformation est le symbole que tout peut être changé. Cela prouve cette possibilité. Essayer de modeler un matériau avec des propriétés si rigides et particulières c’est un peu parler de l’idée du changement – voire du changement permanent et des réalités possibles.

Ce que j’aime dans les divers matériaux dont je me sers est leur relation à la mémoire, à l’histoire, sensation moindre, il me semble, dans les projets vidéo où j’exploite plutôt leur immédiateté comme support.

Dans votre exposition Twisted Horizons à la Magnan Metz, les œuvres que vous avez exposées sont inspirées d’édifices internationaux. Parlez-nous de cette série.

J’ai choisi des ponts de lieux déterminés, surtout de ponts européens ou nord-américains. Des ponts qui ont survécu aux guerres ou d’autres qui y ont succombé. Qui ont été transformés ou reconvertis en ponts pour piétons ou ponts pour voitures. Ce qui m’a attiré ce sont les transformations, les changements de fonctions qui ont eu lieu dans ces structures.

Alexandre Arrechea, Quebec Bridge, de la série The Dimension of Gesture, 2012 © Alexandre Arrechea

Alexandre Arrechea, Quebec Bridge, de la série The Dimension of Gesture, 2012 © Alexandre Arrechea

Dans Twisted Horizon j’ai voulu mettre à un même niveau ce qui en réalité ne l’était pas. Un pont qui a survécu à la première guerre mondiale en Europe et un pont qui au XIXe siècle ne survécut pas au passage du temps aux Etats-Unis.

Dans vos pièces, l’humain n’est pas très présent. Malgré tout il y a quelques éléments corporels dans vos créations…

J’ai toujours utilisé l’objet comme contenant qui me permet d’aborder une multitude de sujets. Il y a un moment où j’ai songé à introduire la figure humaine. Puis je me suis décidé à l’introduire par fragments.

Chaque partie du corps que j’utilise réfère à quelque chose de spécifique. Les mains peuvent faire allusion au travail, les oreilles comme les yeux à la perception. Ces éléments corporels font plus référence à un univers sensoriel.

Studio de l'artiste à La Havane © Uprising Art

Studio de l'artiste à La Havane © Uprising Art

 Avant que nous nous quittions, un mot sur votre participation à la 11e Biennale de La Havane ? 

Je participe à trois événements. A La Cabaña, j’expose Dardo Blando. C’est une vidéo où l’on voit une découpe de métal, avec du métal projeté aux murs. Mais en réalité la découpe ne se produit pas, et le mouvement se poursuit inlassablement, sans fin. Sur le malecón, j’ai une sculpture de ma série Nadie escucha; et dans l’immeuble Bacardi je présente pour la première fois Dancing Bacardi – une œuvre inspirée par ce même édifice et son architecture. Pour moi il était indispensable de le présenter là-bas. Pour parler de l’essence même de l’édifice.

… A l’exposition Who More Sci-Fi than Us vous exposez Dancing Moscow – qui fait partie de la même série que Dancing Bacardi. Le titre de l’exposition correspond il à une certaine réalité caribéenne ?

Le titre est sans aucun doute très intéressant – notamment parce qu’il cherche à travers ce questionnement à pénétrer la complexité socioculturelle de la Caraïbe qui est beaucoup plus ample et diverse que ce que l’on en connaît.

Dancing Moscow fait partie de la même série que Dancing Bacardi – il s’agit de la série « la ville qui a arrêté de danser » (The City that Stopped Dancing).

Alexandre Arrechea, Dancing Moscow, 2011 © Uprising Art

Alexandre Arrechea, Dancing Moscow, 2011 © Uprising Art

Le bâtiment que l’on voit au dessus de la toupie représente l’ambassade de l’ex URSS, construite au début des années 1980. La série d’une manière générale réfléchit à des icônes de l’architecture cubaine qui ont défini son histoire passée mais aussi plus récente.

 

Par Clelia Coussonnet

Mai-Octobre2012

Crédits photographie à la une : Alexandre Arrechea lors de notre rencontre à La Havane durant la 11e Biennale © Uprising Art