Comment cela a-t-il commencé ? Qu’est-ce qui vous t’as fait choisir les murs comme lieu d’expression ?

Je ne suis pas sûr du point de départ parce que cela implique je doive penser à une fin… Or ma compulsion artistique est sans fin. Disons que je me suis réveillé au milieu de tout cela, en prenant conscience des témoignages de ma famille, de mes professeurs et de plusieurs personnes qui me connaissent personnellement – témoignages rapportant que je dessinais obsessionnellement tout le temps et selon lesquels je m’isolais pendant de longs moments pour ces activités. Ces observations ont en quelque sorte modelé mes interrogations critiques sur le monde intérieur que je découvre petit à petit et qui est une des principales orientations de ma création artistique.

Pour répondre à ta question, je dirais que le point de départ se situe au moment où je me suis consciencieusement rencontré. Chaque jour je cherche à atteindre de nouveaux niveaux de concision. Dans un sens, je recommence chaque jour.

Historical Center Mexico City © Wendell McShine
Historical Center Mexico City © Wendell McShine

Les murs sont ce que nous construisons dans le cadre de notre société. Il y a le mur racial, le mur d’immigration, le mur économique et mon favori : le mur de la maison. Ce dernier, dans lequel on se sent si confortable et auquel on est si attaché, nous cache volontairement ou nous convainc que la notion même du mur de la maison peut être en fait une illusion, un état mental d’emprisonnement mis en place pour piéger la prise de conscience de notre liberté. Pourquoi ne pas utiliser un mur pour s’exprimer ? Il est là : notre imagination lui a donné vie, il peut être vu par les masses et interagir avec elles. Il ne se répète pas avec un nombrilisme académique, c’est juste un espace qui peut être transformé en un dialogue hors de l’espace et qui avec un peu de chance encourage les autres à penser à leur espace intérieur.

Tes œuvres murales sont des œuvres multidimensionnelles dans lesquelles tu utilises la peinture, la sculpture in-situ et des animations vidéos. Elles ont du relief et semblent avoir leur propre vie. Quelles expériences aimes-tu réaliser ? Prévoies-tu de nouvelles choses que tu aimerais tenter dans ton processus créatif ?

Oui, mes œuvres contiennent une multi-dimensionnalité. Très franchement, je suis agité et un peu impatient : je ressens une incertitude lorsque je me mets à créer une œuvre. C’est un sentiment auquel je fais parfois très attention et c’est pour cela que j’intègre presque toujours des animations dans mon travail.  Je peux utiliser ces moments d’incertitude et les transformer en une forme de commencement critique à l’intérieur duquel je structure mon œuvre d’art. Mon travail a l’apparence de la vie qui se transcende parce que j’essaye de me mettre en dehors du procédé créatif autant que possible et je laisse les choses aller et venir. Peut-être est-ce la raison pour laquelle, dans mes animations, il semble y avoir toujours des personnages marchant à l’intérieur de maisons, passant des portes et faisant sans cesse les cent pas dans les paysages. Je développe mon travail principalement à partir de mes rêves, de livres que j’ai lu ou de choses que je contemple au hasard. Mais la plupart du temps, le procédé de développement commence dans les actions mêmes de la création d’une œuvre.

Batmen and Bow Ties, detail, 2012, at the Kunsthal KAdE © Wendell McShine
Batmen and Bow Ties, detail, 2012, at the Kunsthal KAdE © Wendell McShine

J’expérimente beaucoup sur de nouveaux matériaux et sur comment les combiner entre eux. En ce moment je suis fasciné par le fusain et je retravaille des toiles que j’ai peinte pour les muter en personnages en trois-dimension, en utilisant des écrans plats à l’intérieur du corps de l’individu pour y placer la réponse animée d’un monde inconnu à l’objet créé. Je désire toujours essayer de nouvelles techniques, c’est comme cela que je reste focalisé. Par exemple, j’adorerais transformer un espace vraiment gigantesque et créer un projet de grande envergure avec une salle d’installations artistiques où les choses sembleraient venir à la vie, quelque chose qui laisserait des traces indélébiles dans l’esprit et dans l’âme des spectateurs ; quelque chose qui satisferait une partie de ce que de ce que je pense que mon art peut réellement manifester. 

Stills from animation, Batmen & Bow Ties series, 2012 © Wendell McShine
Stills from animation, Batmen & Bow Ties series, 2012 © Wendell McShine

Tes créations sont un monde onirique rempli de personnages magiques et irréels, avec une atmosphère noire et presque mythologique ou mystique, qui semblent faire partie d’un imaginaire underground. Qu’explores-tu ? La fantaisie et ses fantasmes sont-ils le principal moteur de ton inspiration ?

Ce qui est irréel, onirique et magique me parle de façon interprétative. J’ai grandi en lisant les mythologies égyptiennes et mayas, pour n’en citer que quelques-unes, mais ce qui m’a toujours étonné est le fait que le témoignage de ces cultures a toujours – et encore de nos jours – une factologie visuelle et physique qui les ancre dans un lieu, un endroit, un temps et une forme. Je suis partagé quant au sens des termes « mystique » ou « mythologique ». Pour moi, cela peut renvoyer au « myth » (c’est-à-dire quand le surnaturel intervient) ou au « logos » (c’est-à-dire à l’objet d’étude). On peut comprendre cela dans le sens que l’on veut.

Je fais de l’art visuel et ce qui m’intéresse le plus est la façon dont le mythe et les événements jouent un rôle très central dans la constitution de la découverte de soi-même et dans les aspirations futures de l’expression. Mon travail explore ces idéologies et masque leurs sens dans la patine figurative d’un travail qui donne naissance à de nouvelles questions.

Still from animation, Rainbow Hill © Wendell McShine
Still from animation, Rainbow Hill © Wendell McShine

Peut-être que oui, la fantaisie et ses fantasmes sont le principal moteur de mon inspiration mais je refuse de considérer que la fantaisie a été inventée parce que personne ne l’a jamais vue. Faire cela discréditerait l’essence de mon imagination et j’aime avoir cette espèce de respect face à la croyance nombriliste et indulgente que la « factologie » qui se construit continuellement contient tout le secret de mon travail, qui est inscrit dans la condition humaine et animale. 

Est-ce que tes personnages font partie d’une histoire ou transmettent-ils un message particulier au spectateur, quel qu’il soit ?

Mes idées sont faites pour fonctionner dans le cadre d’un cycle introspectif et continu d’histoires et de notions fragmentés qui motivent leurs propres réponses et actions. Ce doit être comme cela. Je suis toujours en train de découvrir des choses sur la forme, la fonction, la non-fonction, etc., de l’histoire. Je me vois comme un conteur qui joue avec les symboles et les éléments figuratifs afin d’abriter un lexique d’idées qui d’une certaine manière cherche à m’éduquer sur des choses appartenant au domaine surnaturel. C’est l’unique endroit où je peux créer une forme d’art. Je ne peux pas parler au nom du spectateur mais j’espère que dans mes œuvres ils leur reste des choses à décoder, qu’ils puissent apprécier.

Stills from animation, Rainbow Hill © Wendell McShine
Stills from animation, Rainbow Hill © Wendell McShine

Parle-nous de ta création pour le KAdE et de la façon dont tu as travaillé pour atteindre ce résultat.

Cette installation à la Kunsthal KAdE était une commission particulière. Parfois les choses s’assemblent de façon naturelle pour créer l’atmosphère parfaite pour évoluer. Pour la première fois sur ce projet je me suis forcé à garder un carnet de dessins pendant tout le processus de sa création. Cela a été un défi pour moi parce que mon style est de créer en attaquant la matière, et c’est généralement la manière dont j’appréhende mon travail dans les rues. Comme le travail devait être exposé à l’intérieur d’un musée, cela m’a permis de ralentir mes cadres de pensées et d’en voir le développement depuis différents points de mon raisonnement. Je dois admettre que cela a été un sentiment séduisant et j’ai accepté de travailler avec cela. L’installation a pris forme à partir d’un concept avec lequel j’ai joué, que j’ai intitulé « Les Hommes Chauve-souris et les Nœuds-Papillon ». Voilà un lien pour la visite du studio (https://vimeo.com/40960100). Ce concept est ce qui sous-tend le rationnel de la pièce.

Je ressens toujours de la nervosité lorsque je crée une pièce qui fait à peu près trente mètres (100 pieds) de long et deux étages de haut, mais comme je l’ai dit je me sens à l’aise dans le domaine de l’incertitude.

Making of Batmen & Bow Ties at the Kunsthal KAdE, 2012 © Wendell McShine
Making of Batmen & Bow Ties at the Kunsthal KAdE, 2012 © Wendell McShine

Terminer cette installation m’a pris quatre jours, elle est composée de trois figures volantes tridimensionnelles et d’animations assemblées dans le plexus solaire d’une figure géante. Même si on dirait que tout est arrivé très vite, le temps est passé très lentement pour moi… Bien que j’ai travaillé depuis mon carnet de dessins – carnet sur lequel j’ai travaillé presqu’un mois en pré-développement du projet, je n’ai pas achevé dans le carnet ce que j’allais réaliser sur le mur, alors je suis aussi surpris que les autres par cette pièce ! 

Tu as travaillé dans plusieurs villes du monde, et dernièrement tu vivais à Mexico, tu es aussi allé à Liverpool et aux Pays-Bas pour des résidences artistiques. Est-ce que l’environnement et le rythme urbains sont une influence importante pour toi ?

Quels sont tes prochaines envies et tes projets ?

Je ne suis pas vraiment conscient de mes environnements comme source d’inspiration ; je pense que les lieux et les endroits trouveront naturellement leur chemin dans n’importe quel travail d’artiste. Mon attention se porte sur la connexion avec les gens dans les endroits dans lesquels je suis allé – étant moi-même un peu reclus, j’ai toujours apprécié les gens lorsqu’ils sont nombreux et concentrés dans un endroit. Je pense que c’est sain, ou c’est du moins ce que l’on m’a dit. Le rythme joue un rôle, ça c’est indéniable. J’aime découvrir de nouvelles choses simplement parce que je déteste la routine et les grandes villes font vraiment ressortir ce côté de moi que j’aime observer. Je me vois comme un être constitué de plusieurs couches et c’est amusant de jouer avec elles. Aller à Liverpool a été un voyage émotionnel pour moi du fait de la nature du projet que j’ai réalisé là-bas (Art Connect)- un projet artistique communautaire. Mais aussi du fait de la situation géographique de la ville et de son passé historique en tant qu’ancien port de la traite des esclaves. Donc, chaque coin de rue, chaque vue ont éveillé quelque chose en moi et au même moment m’ont apporté une grande compréhension. Il est certain que je n’oublierai jamais Liverpool, pour moi c’est le meilleur endroit de la terre.

Mon chapitre mexicain a pris fin. Je vais partir dans une nouvelle ville et le champ des opportunités qu’elle ouvre est immense. Je ne sais pas à quoi m’attendre mais je garderai toujours de doux souvenirs du Mexique. C’est vraiment la terre des Mayas et j’ai tellement appris là-bas. Cette ville m’a adopté comme son fils de plusieurs façons.

© Wendell McShine
© Wendell McShine

Mon prochain projet est de concevoir une salle d’exposition pour mon monde de rêves à une échelle surhumaine à tous les niveaux.

Par Clelia Coussonnet

Juillet 2012

Crédits photographie à la une : Wendell McShine © Wendell McShine