Remy Jungerman a étudié la peinture et le dessin à l’Académie des Arts Supérieurs et des Études Culturelles de Paramaribo, Suriname (1988) avant de se diriger vers les Pays-Bas où il a étudié la sculpture à l’Académie Gerrit Rietveld à Amsterdam. Depuis sa première exposition collective au Stedelijk Museum, Amsterdam (1997), Remy Jungerman a participé à plusieurs expositions individuelles et des exhibitions collectives autour du monde.

 

Vos origines surinamaises vous ont inspiré dans votre travail récent.

Oui ! En 2005 je suis allé visiter l’autel de ma famille dans la forêt tropicale au Suriname, où plusieurs rituels ancestraux ont perduré basés sur le Winti, une religion traditionnelle afro-surinamienne qui a voyagé jusqu’à cette région via les esclaves africains pendant la période de l’’esclavage transatlantique.

Remy Jungerman, White hand with Cock - mixed media 2010 © Aatjan Renders

Remy Jungerman, White hand with Cock – mixed media 2010 © Aatjan Renders / Private Collection

Depuis ce moment j’ai décidé de travailler avec un contexte plus culturel et religieux. Je voulais m’engager et travailler avec mon héritage maroon que ma mère a transmis à ma génération. Ma réflexion provient de ma famille et mes ancêtres. Mon travail s’est donc développé dans cette direction depuis.

 

Quelle est la signification des motifs géométriques, proche de l’abstraction, que vous utilisez ? On les retrouve dans vos installations- comme dans Bakru ou Promise III, mais aussi dans vos impressions sérigraphiées.

Remy Jungerman, Bakru, 2012 - Exhibition "Who More Sci-Fi than Us"  © Aatjan Renders

Remy Jungerman, Bakru, 2012 – Exhibition « Who More Sci-Fi than Us » © Aatjan Renders

TLes quadrillages sont dérivés du tissu que les gens portent pendant les rituels ancestraux dans le Suriname aujourd’hui. Au début du XXe siècle, les maroons au Suriname fabriquaient des capes en patchwork avec des formes géométriques strictes. Sur une publicité dans le New York Times en 1996 est inscrit : « Si on ne vous avez pas dit que ça venait de la forêt tropicale du Suriname vous penseriez que c’est de l’Art moderne » (Richard et Sally Price). A ce moment-là le modernisme se développait en Europe notamment « de Stijl » aux Pays-Bas avec Mondrian, Theo van Doesburg entre autres.

Remy Jungerman, Peepina, A4, 2011 © Aatjan Renders

Remy Jungerman, Peepina, A4, 2011 © Aatjan Renders

Selon moi, l’utilisation de ces motifs est une référence importante à l’art occidental mais c’est aussi une référence à la recherche de mon héritage. Je découvre de fortes connections entre le quadrillage et les motifs géométriques abstraits dans le modernisme et dans l’esthétique du contexte afro-religieux- les rituels Winti que j’ai mentionnés précédemment. Cependant pour ces rituels, ces formes étaient simplement présentes à cause de leur lien avec le tissu africain kenke.

Dans Promise III j’ai utilisé cette idée et j’ai peint des bandes de couleurs en tant que réflexion sur mon héritage culturel et sur les traditions africaines en relation avec le modernisme et la peinture.

Remy Jungerman, Promise III, 2012 - Exhibition "Who More Sci-Fi than Us"  © Mike Bink

Remy Jungerman, Promise III, 2012 – Exhibition « Who More Sci-Fi than Us » © Mike Bink

 

Les grenouilles et les crapauds occupent un espace important dans vos œuvres… Que symbolisent-ils ?

« Les grenouilles quittent leur territoire…comme les artistes»! J’ai le sentiment que si vous allez à l’étranger en tant qu’artiste, vous devez toujours faire attention à mettre de l’originalité dans votre travail pour ne pas être écrasé par les circonstances dans lesquelles vous vivez et vous devez être conscient de votre héritage. Je pense que nous ne devons pas copier les maîtres européens mais nous devons ajouter quelque chose à l’art où nous évoluons. C’est ce qu’a fait Wilfredo Lam quand il est venu à Paris : il a donné une profondeur différente au surréalisme avec sa conscience religieuse.

Remy Jungerman, Promise III - detail, 2012 - Exhibition "Who More Sci-Fi than Us"  © Peter Cox

Remy Jungerman, Promise III – detail, 2012 – Exhibition « Who More Sci-Fi than Us » © Peter Cox

J’utilise des crapauds depuis 1997. Au Suriname, ils surveillent les portails et protègent les jardins. Dans mon installation Promise III celui qui se trouve près des bâtons peints est recouvert de kaolin (de l’argile blanche) – qui est utilisé comme protection dans les rituels par les afro-surinamiens. En couvrant le crapaud d’argile blanc, je le positionne en tant que protecteur.

Les crapauds sont aussi symboles de richesse dans la culture chinoise. Dans le Feng Shui, le crapaud est symbole de monnaie.

Durant l’été 2012, j’ai réalisé une installation extérieure avec 21 crapauds pendant une résidence à Tembe Art à Moengo au Suriname. ‘Happy Land Apuku Return blue Eye’ est une installation spécifique où les crapauds faits de ciment sont littéralement les gardiens de Moengo- les protecteurs des richesses et ressources qu’il contient. « Apuku Return» signifie le retour du pouvoir ultime dans la religion traditionnelle Winti- un des dieux Winti qui peut se transférer dans d’autres Dieux Winti.

Remy Jungerman, Happy Land Apuku Return Blue Eye - detail, 2012 © Hugo Ment

Remy Jungerman, Happy Land Apuku Return Blue Eye – detail, 2012 © Hugo Ment

Les crapauds ont été plongés dans de la couleur bleue (le bleu Blauwsel-Reckitts) et le minéral blanc kaolin (Pimba) qui sont significatifs des couleurs utilisées pour la protection dans les pratiques traditionnelles religieuses Winti du Suriname.

Cette installation est un monument émotionnel à moi-même, dû au fait que j’ai eu l’opportunité pendant ma résidence d’ajouter une œuvre au parc de sculptures de Moengo, l’endroit où je suis né.

Remy Jungerman, Happy Land Apuku Return Blue Eye - detail, 2012 © Hugo Ment

Remy Jungerman, Happy Land Apuku Return Blue Eye – detail, 2012 © Hugo Ment

 

Vos installations et vos retables en particulier sont souvent très spirituels et symboliques.

Cela vient de la mémoire mais aussi de l’offrande et de la libation dans les rituels Winti. C’est lié à mon héritage culturel. En même temps/, ces retables sont interactifs, en tant que lieu où des objets attendent d’être utilisés encore et encore.

Remy Jungerman, Bakru, 2012 - detail - Exhibition "Who More Sci-Fi than Us"  © Aatjan Renders

Remy Jungerman, Bakru, 2012 – detail – Exhibition « Who More Sci-Fi than Us » © Aatjan Renders

Je veux vraiment que le travail existe par lui-même : la pièce n’est pas suffisamment achevée si vous devez raconter son histoire.

Remy Jungerman, Higher Talks - mixed media 2008 © Aatjan Renders

Remy Jungerman, Higher Talks – mixed media 2008 © Aatjan Renders

 

Entre 1997 et 2005, vous travailliez sur le territoire. Travailliez-vous encore sur ce thème ?

Le territoire est inclusif dans mes travaux récents. J’ai créé Bakru en 2008. J’ai recouvert un quadrillage en bois avec un tissu rituel en coton avec des points bleu foncé et j’ai ajouté des cartes des Pays-Bas. J’ai abandonné le coton maintenant et j’ai commencé à utiliser de la peinture comme sur les bâtons de Promise III.

En utilisant de la peinture, j’ai découvert une structure dans la laquelle je peux faire des choses qui sont plus formelles sur mes réflexions sur le contexte afro religieux ; je n’ai pas à montrer littéralement la connexion avec le Suriname- même si c’est ma plus grosse inspiration. Je veux que mon travail fasse partie d’une dynamique plus large, et qu’il ne reste pas uniquement dans le contexte de la Caraïbe et du Suriname. Je parle de modernisme, de formes géométriques abstraites. Ce que Mondrian a fait dans ses peintures, Rothko, Imi Knoebel… tout ceci m’inspire au –delà de la connexion surinamaise ou caribéenne.

Remy Jungerman, Peepina, D1, 2011 © Aatjan Renders

Remy Jungerman, Peepina, D1, 2011 © Aatjan Renders

Avant je n’osais pas travailler sur ces motifs, je manquais de courage pour le faire, parce qu’à ce moment je les aurais copiés. Maintenant je sais pourquoi ces artistes m’ont inspiré et je peux mener mes propres explorations autour de ces formes. Cela peut aussi être lié à ma profession dans l’ingénierie mécanique avant de devenir un artiste. Je travaillais avec des lignes droites et des cercles. L’art aussi est une construction.

 

Quels sont vos projets pour cette année ?

Les expositions que je prépare et où je montrerai mes travaux les plus récents sont :

30 Mars-11 Mai 2013 « ADDING UP TO THE WEST », exposition individuelle au C&H Art Space d’Amsterdam

http://ch-artspace.com/exhibitions/remy-jungerman/

Remy Jungerman, Travelers, 2007 - Exhibition "Infinite Islands" in NY © Remy Jungerman

Remy Jungerman, Travelers, 2007 – Exhibition « Infinite Islands » in NY © Remy Jungerman

La Première Biennale du Sud au Panama :

Je montrerai mon installation ‘Travelers don’t come back; they become villages instead making themselves a place in the elsewhere’. Cette installation composée de 21 tables comme des autels s’est développée depuis 2005. En 2007, je l’ai aussi exposée au Musée de Brooklyn à New York pendant l’exposition ‘Infinite Island’

15 Avril – 30 Mai 2013 « SUMMONING WORLDS » the First Biennial of the South in Panama

http://www.bienaldelsurpanama.com/ingles/bienal/artistas.htm

Remy Jungerman, Travelers, 2007 - detail - Exhibition "Infinite Islands" in NY © Remy Jungerman

Remy Jungerman, Travelers, 2007 – detail – Exhibition « Infinite Islands » in NY © Remy Jungerman

21 Février-13 Avril 2013 « THE WORLD OF EXTRAORDINARY OBJECTS » October Gallery à Londres

http://www.octobergallery.co.uk/exhibitions/2013wor/index.shtml

 

Consulter www.remyjungerman.com pour plus d’information

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Interview par Clelia Coussonnet

Mai 2012 – Janvier 2013

 

Crédits photographie à la une : Remy Jungerman © Remy Jungerman