En guise d’introduction, pourriez-vous vous présenter ?

Née à Kingston en Jamaïque en 1981 d’une mère française et d’un père jamaïcain, et éduquée en France et au Royaume Uni, je suis retournée en Jamaïque en 2011 après avoir terminé un M.A. de Photographie au London College of Communication (2009-2010). Depuis ce retour soudain, ma pratique actuelle a incorporé mon corps, le cartographiant à nouveau au sein de cette image tropicale à travers des tableaux photographiques et des vidéos. J’ai cédé à mon alter-ego Whitey dans la manière dont elle s’approprie cette espace de différence absolue – la Jamaïque – en explorant la translocation et les expressions physiques d’états émotionnels dans la recherche de mon identité culturelle.

Olivia McGilchrist, Sudden White series - Red Dress number 3, 2012 © Olivia McGilchrist

Olivia McGilchrist, Sudden White series – Red Dress number 3, 2012 © Olivia McGilchrist

Le personnage Whitey est central dans vos trois dernières séries, my dear daddy, Ernestine and me et Sudden White. Pourquoi avoir créé un alter ego masqué de vous-même ?

Whitey c’est comme cela que l’on m’appelle, Olivia, dans les rues de Kingston. Jouant principalement sur certains stéréotypes de la perception de la « blancheur » des gens de la Caraïbe ; je suis devenue une « fille du centre-ville », « à l’intérieur et à l’extérieur » et une « yardie » confuse, etc. Mais il s’agit en réalité de bien plus que de ma simple couleur de peau.

Ce personnage que j’ai appelé Whitey, se réapproprie la maison familiale perdue depuis longtemps et les paysages « exotiques » à côté du collage des images de feux mon père, mon grand-père et ses parents. Ils flottent dans l’espace qu’ils habitaient autrefois, pendant que je recompose mon archive personnelle.

Olivia McGilchrist, my dear daddy series - Meyrick’s Bed, 2012 © Olivia McGilchrist

Olivia McGilchrist, my dear daddy series – Meyrick’s Bed, 2012 © Olivia McGilchrist

A travers mon travail photographique et vidéo dans lequel elle est présente, les poses de Whitey sont les portraits des paysages émotionnellement saturés que j’habite.

Il est donc clair que Whitey est mon reflet, jusqu’à un certain point, mais elle a adopté sa propre personnalité et son propre monde ; cependant elle est aussi une extension de moi-même par laquelle je vis indirectement.

Comment déconstruisez-vous les stéréotypes de race, de genre ou d’identité dans vos œuvres ? Elles intègrent beaucoup de vos histoires personnelles, des souvenirs familiaux et de vos propres expériences en tant que jeune femme blanche en Jamaïque.

La race, le genre et l’identité sont des sujets très sensibles sur lesquels j’ai bien plus travaillé en Jamaïque que lorsque j’étais en Europe. Cependant, au lieu de traiter ces sujets directement, j’ai essayé d’incarner leur charge émotionnelle à travers une approche très personnelle.

Depuis que je suis revenue vivre en Jamaïque, la plupart de mes photographies et vidéos ont remis en question les espaces changeants desquels Whitey fait partie. Whitey est devenue mon alter-ego, un personnage créé pour le projet intitulé « my dear daddy» comme un mécanisme de copie pour montrer des sentiments inconfortables comme ceux d’une résidente jamaïcaine à la peau blanche retournant au pays.

Olivia McGilchrist, Ernestine and Me series, video still, 2012 © Olivia McGilchrist

Olivia McGilchrist, Ernestine and Me series, video still, 2012 © Olivia McGilchrist

L’aspect performatif au sein de l’œuvre traverse deux axes de l’expérience personnelle que Whitey incarne avec des degrés variables d’engagement : le corps féminin dans un espace post-moderne et au sein d’identité créole postcoloniale.

Vous parlez des « paysages émotionnels » sur lesquels vos séries photographiques reposent. En perturbant les caractéristiques tropicales et exotiques assignés à ces espaces, vous pouvez traiter des problématiques de l’ « immobilité et du silence ». Est-ce que l’absence et l’isolation sont une ligne rouge dans votre recherche plastique ?

Par paysage émotionnel, je fais référence à l’association directe que j’ai faite entre les paysages d’une beauté « bouleversante », et le caractère complexe et souvent émotionnellement difficile qu’ils portent en eux et ce qu’ils symbolisent sur une échelle personnelle et générale.

Les images immobiles confrontent l’ « image endroit »* de ma terre natale, de la même manière que Whitey s’intéresse directement à l’environnement physique de la Jamaïque, questionnant les représentations actuelles de cette géographie idyllique.

Olivia McGilchrist, Ernestine and Me series - Beauty on the Beach, 2012 © Olivia McGilchrist

Olivia McGilchrist, Ernestine and Me series – Beauty on the Beach, 2012 © Olivia McGilchrist

L’absence et l’isolation sont des concepts majeurs au sein de mon travail et de ma recherche néanmoins l’immobilité et l’immédiateté de Whitey sont supplantées par des œuvres à images mouvantes qui font de plus en plus partie de ma pratique créative.

* Le sociologiste Rob Shields le définit « comme un ensemble d’images largement disséminé et courant d’un endroit ou d’un espace » Shields 1991, 60 in Thompson, Krista. S, An eye for the Tropics, Duke University Press, 2007

Vous êtes à la fois française et jamaïcaine et vous avez grandi en France et au Royaume-Uni. Vous travaillez à Kingston depuis 2011. Ressentiez-vous le besoin de retourner en Jamaïque et/ou de vous reconnecter avec votre bagage culturel ici ?

Plus je reste en Jamaïque, plus je réalise à quel point je suis française, même si j’ai toujours eu des problèmes avec mon côté français. La France est l’endroit où j’ai grandi, où j’ai regardé des dessins animés à la télé, où je suis allée au lycée et là où je suis devenue adulte. Cependant, j’ai aussi passé 10 années très formatrices à Londres qui ont été fondamentales pour donner forme à ma voix créatrice.

A l’origine, mon retour était lié à la maison familiale, et je n’avais plutôt pas conscience du niveau de questionnement qu’être ici, en Jamaïque, déclencherait – et à un niveau si profond. J’avais toujours envisagé mon retour à un moment donné et en 2011 tout s’est organisé de manière naturelle, m’incitant à me découvrir et me définir en tant que Jamaïcaine.

Olivia McGilchrist, my dear daddy series - Breakfast Room, 2012 © Olivia McGilchrist

Olivia McGilchrist, my dear daddy series – Breakfast Room, 2012 © Olivia McGilchrist

De quelle manière ce retour « à la maison » a influencé votre pratique ou a provoqué des changements comparés à votre travail à Londres ?

Il y a eu un changement majeur entre ma pratique lorsque j’étais à Londres et le travail produit depuis que je suis retournée en Jamaïque. A Londres, je me suis concentrée sur la représentation d’une collection d’amis et d’étrangers dans leur maison ou dans des espaces évocateurs. A travers ma représentation photographique j’ai exploré les différences entre une réalité construite et une approche documentaire.

En Jamaïque, j’ai retourné la camera pour me concentrer sur mes expériences personnelles de vie dans un nouvel environnement. Ce travail véhicule mon abandon à une fermeture intense émotionnelle qui aurait dû intervenir plus tôt et qui a été très complexe à distiller dans des images statiques. J’ai travaillé dessus de manière tellement ininterrompue que cela a donné des résultats ; cependant, en y incorporant des éléments de film et de vidéo ma pratique est devenue plus basée sur des installations.

Olivia McGilchrist, installation view, my dear daddy solo show,installation view CAGE Gallery, Kingston, Jamaica © Olivia McGilchrist

Olivia McGilchrist, installation view, my dear daddy solo show,installation view CAGE Gallery, Kingston, Jamaica © Olivia McGilchrist

A l’automne dernier vous avez remporté le Prix du Jury dans la Super Plus Under 40 Competition de 2012 (Jamaïque) et vous avez obtenu une reconnaissance majeure en tant que figure proéminente de la scène artistique visuelle de la Jamaïque. Quel effet cela vous fait-il ?

Je suis très honorée, et suis impatiente de relever le défi de poursuivre ce procédé créatif.

Quels sont vos futurs projets ?

Native girl(s), qui est encore largement en production.

Son objectif est d’imprégner les femmes jamaïcaines contemporaines avec des attributs de plusieurs personnages mythiques/légendaires jamaïcains comme : River Mumma, Queen Nanny of the Maroons, Ol’Higue…

Whitey apparaîtra dans quelques œuvres cependant j’élargis la portée de mon travail pour commencer à dépeindre un monde jamaïcain habité par d’autres.

Par Clelia Coussonnet,

Avril 2013

Crédits photographie à la une : Olivia McGilchrist, my dear daddy series – video still, 2012 © Olivia McGilchrist