Pouvez-vous vous présenter brièvement et nous dire comment en êtes-vous venu à l’art ?

Je suis né à Jersey City, New Jersey en 1976 d’un père haïtien et d’une mère trinidadienne. Durant mon enfance, j’ai grandi à Tunapuna, à Trinidad. Enfant, j’étais très conscient des choses (les meubles, les gravures en bois, les décorations de la maison) qui étaient faits à la main par les membres de ma famille. A neuf ans je suis retourné vivre dans le New Jersey. Ma mère nous a fait connaître à mon frère et à moi plusieurs formes d’Art. Des visites au musées, des pièces de théâtre et des évènements culturels qui célébraient nos origines africaines étaient monnaie courante pour nous. J’ai personnellement commencé ma pratique artistique durant ma deuxième année à l’Université. Je me suis concentré sur la peinture et le dessin et j’ai aussi commencé à jouer dans des projets de théâtre proposés par l’Université. Je suis diplômé en beaux-arts.

Nyugen E. Smith, Down for the Krown (Detail), Mixed Media on canvas, 2013 © Nyugen E. Smith

Nyugen E. Smith, Down for the Krown (Detail), Mixed Media on canvas, 2013 © Nyugen E. Smith

Quel est votre champ actuel d’investigation ?

Je suis actuellement en train d’enquêter sur les implications du colonialisme dans la diaspora africaine. En ce moment je me concentre sur les Antilles.

Vous avez travaillé sur vos doubles origines trinidadiennes et haïtiennes, sur les implications du colonialisme dans les Caraïbes ou en Afrique, mais aussi sur la migration et l’idée de « décolonisation » des visions et de l’histoire, comme dans vos séries de photographies par exemple…

Nyugen E. Smith © Nyugen E. Smith

Nyugen E. Smith © Nyugen E. Smith

Oui, dans mon travail photographique, j’adopte un certain nombre de rôles au sein de la construction coloniale/postcoloniale de mon travail. Les photographies sont principalement des mises en scènes dans des espaces qui sont quelque fois entièrement composés en utilisant divers objets et matériaux et d’autres fois, les photographies sont prises dans des espaces réels qui se prêtent à l’exécution d’une idée particulière.

Nyugen E. Smith © Nyugen E. Smith

Nyugen E. Smith © Nyugen E. Smith

Vous pratiquez et expérimentez en art visuel depuis presque dix ans. Comment ont évolué votre pratique et votre langage ? Quels ont été les tournants ?

En réalité cela fait quinze ans que j’ai débuté ma pratique en arts visuels. Celle-ci est passée par de nombreuses étapes depuis le début. Quand j’ai commencé, je faisais principalement des œuvres figuratives qui étaient impressionnistes par nature. Pendant cette période, les thèmes de la communauté, de la survie et de l’apocalypse ont imprégné mon travail. Les matériaux et les surfaces m’intriguaient alors – et m’intriguent toujours d’ailleurs. J’ai ensuite commencé à expérimenter avec la sculpture en utilisant du papier fait à la main acheté dans des magasins. Je les ai appelées Paper Garment Sculpture (PGS). Dans la première partie de cette phase, j’ai conçu les PSG afin de les faire ressembler à un tissu plié de la même façon que dans les grands magasins. Certains étaient des T-shirt et des cravates alors que d’autres étaient des expériences de mode haute couture. Inspiré par l’esthétique de l’apocalypse des Orcs de la trilogie du Seigneur des Anneaux, j’ai commencé une série de PSG que j’ai appelé ma série Orcs. Ils ont été créés dans le même style « plié » et j’ai incorporé du métal, du cuir, du bois et d’autres matériaux, reflétant une société qui survit sur des ruines.

Nyugen E. Smith, Orc Series - PGS © Nyugen E. Smith

Nyugen E. Smith, Orc Series – PGS © Nyugen E. Smith

Cela m’a mené à la phase portable de mes PSG. Ils incluaient des menottes, des cravates, des capes et d’autres pièces semi-fonctionnelles. Ces travaux étaient utilisés par des photographes de mode et des agences de mannequins lors de séances photos.

Nyugen E. Smith, wearable PGS / Courtesy of the Artist

Nyugen E. Smith, wearable PGS / Courtesy of the Artist

Un mouvement vers un travail en tant qu’artefact a suivi cette série, où je m’imprégnais d’une étude approfondie des matériaux et de leur manipulation. Les matériaux étaient sélectionnés pour le sens historique qu’ils possédaient et dans certains cas ils étaient manipulés pour créer une histoire « manufacturée». Cette série inclue des sculptures de livre faites à la main, des bibliothèques et cabinets, des navires craignant la mer et des installations atmosphériques.

Puis ma série « Bundle House » est venue. Elle incluait la 2D, la 3D et des installations. Bundle Houses est un nom que j’ai créé pour ces œuvres où je parle de l’idée de Maison et de communauté. Particulièrement dans le contexte de régions et de personnes affectées par la guerre et les catastrophes naturelles.

Nyugen E. Smith, Bundle Houses, Relief Packs  © Nyugen E. Smith

Nyugen E. Smith, Bundle Houses, Relief Packs © Nyugen E. Smith

Une Bundle House est une habitation créée par l’assemblage de matériaux trouvés. Ce travail a été inspiré par les tentes et les autres formes de camps de réfugiés en Afrique Centrale.

Nyugen E. Smith, Bundle Houses © Nyugen E. Smith

Nyugen E. Smith, Bundle Houses © Nyugen E. Smith

Je me suis intéressé à la recherche de l’histoire des conflits armés dans cette zone et j’ai fini à la table d’Otto von Bismarck en 1884. Quand j’ai su comment le Scramble for Africa s’était déroulé, s’est manifesté en moi un désir d’en apprendre plus sur le colonialisme européen en Afrique. A ce moment-là j’écoutais beaucoup la musique High Life et Afrobeat du Nigéria et du Ghana des années 1950 à 1980. Etant donné que cette musique est intrinsèquement connectée au climat économique social et politique de sa région d’origine, j’ai commencé à faire des recherches sur l’histoire politique du Ghana et du Nigeria. C’était extrêmement excitant, non seulement parce que cela nourrissait beaucoup de nouvelles idées, mais cela m’a aussi donné envie de savoir ce qui s’était passé à cette époque dans les Antilles. Un des aspects unificateurs des histoires de l’Afrique de l’Ouest et des Antilles est le fait que beaucoup de pays colonisés accédaient à l’indépendance à ce moment-là. C’était un très beau moment pour moi dans la mesure où c’était le point de départ de l’apprentissage de l’histoire de ma famille venant de Caraïbe anglophone (West Indies). J’ai senti que non seulement je saurai mieux qui ils étaient mais aussi qui j’étais. Voilà où j’en suis actuellement. Il y a beaucoup de choses à explorer à ce sujet.

Vous avez grandi à Trinidad ; je suppose que cela a été crucial dans votre développement en tant qu’artiste. Ressentez-vous le besoin d’y retourner pour votre travail ou est-il aussi important pour vous d’être capable de développer votre discours artistique aux Etats-Unis ?

J’ai passé peu d’années à Trinidad cependant elles ont été formatrices et ont donné forme à mes pensées à tel point que je suis toujours guidé par les principes et leçons appris quand je vivais là-bas. Mon frère et moi sommes souvent retournés là-bas pendant quelques années, et puis il y a eu une période où nous n’y sommes plus allés. Je pense que mon point d’entrée dans ce travail est la façon avec laquelle il était supposé prendre forme – moi, ici aux Etats-Unis découvrant beaucoup de choses avant de retourner là-bas. Je me sens de nouveau prêt à y aller. En ce moment, j’ai l’impression que c’est la bonne période et que les pièces sont en place afin de donner sens au moment que je vais passer là-bas et le rendre productif et créatif. Qui sait, j’irai peut-être là-bas et ne ferai rien. Peu importe comment cela se passera, je suis prêt et j’ai impatience d’y retourner.

Est-ce qu’être considéré comme un « artiste noir émergent », un label en vogue, a un sens pour vous ? Vous inscrivez-vous dans le discours sur la masculinité noire ?

J’ai des difficultés avec les labels dans le sens que je ne sais pas quand ni où les utiliser. Bien sûr que je suis noir et que je suis un artiste mais quand ai-je commencé à être émergent et quand finirai-je de l’être ? Emerger où ? Combien de temps une personne reste-elle émergente ? Qu’arrive-t-il lorsqu’une personne fait la transition et quitte cette phase ? Oui je pense que je fais partie du discours sur la masculinité noire parce que je suis un homme noir qui fait de l’art aux Etats-Unis. Cela représente aussi une partie significative de mon travail dans la mesure où ce dernier est conduit par l’exploration d’une histoire particulière. Mon histoire. L’histoire noire.

Vous travaillez sur un large éventail de supports : peinture, dessin, installation, photographie, vidéo, performance… Cette polyvalence vous permet d’entremêler les supports et les idées pour créer un dialogue entre plusieurs de vos œuvres. Comment procédez-vous ?

La plus grosse partie du travail se fait simultanément. Parfois l’idée d’un nouveau travail se manifeste alors que je suis en train de travailler sur une œuvre particulière et cette idée peut entraîner un changement de support. La vision de l’œuvre me vient dans un format et sur un support particulier. J’aime la liberté de pouvoir utiliser ce que je veux pour réaliser une idée. Selon un plan magnifiquement dessiné, il y a énormément de chevauchement dans le nouveau et l’ancien travail.

Nyugen E. Smith, Untitled Installation (Boat) © Gabriel Fortoul

Nyugen E. Smith, Untitled Installation (Boat) © Gabriel Fortoul

J’utilise des œuvres / des parties plus anciennes d’œuvres dans de nouvelles performances, mon travail vidéo ou mes installations. Cette flexibilité est importante pour moi dans le développement de mon travail. Cela permet aussi de pouvoir inclure mon œuvre dans des conversations pertinentes et spécifiques au support particulier.

Dans vos performances, et également dans vos œuvres vidéo, vous jouez souvent avec la fiction et la réalité. Il y a un fort sentiment de théâtralité dans votre travail. Mascarades et déguisements, distorsion de symboles bien connus, l’usage de la répétition… Pourquoi ?

Un des aspects les plus appréciables de mon travail de vidéo et de performance est qu’il me donne accès à un endroit spécial où une distorsion de la réalité et de la fiction peut se manifester. Les actions qui prennent place pendant la fabrication de ces pièces reflètent ma compréhension et interprétation des évènements historiques et de la vérité historique. Je n’essaye pas de recréer. Ce travail est le résultat d’un processus d’idées et d’informations en lien avec un sujet, des évènements ou des idées spécifiques. Des vêtements et des objets particuliers sont sélectionnés pour l’énergie qu’ils contiennent et qu’ils dégagent.

Nyugen E. Smith, ‘Til Judgement Day, a performance at Grace Exhibition Space, Brooklyn, NY, 2011 © Nyugen E. Smith / Photo by Ariel De Andrea

Nyugen E. Smith, ‘Til Judgement Day, a performance at Grace Exhibition Space, Brooklyn, NY, 2011 © Nyugen E. Smith / Photo by Ariel De Andrea

Enfiler et retirer les vêtements avant, pendant et après les performances est un procédé méditatif et transformatif. Au côté des actions qui prennent place pendant ma représentation, le public et moi-même transcendons le lieu où l’œuvre se déroule. Métaphoriquement, la répétition me donne le temps de bien faire les choses. Chaque fois qu’une action est répétée pendant une performance, je m’efforce d’atteindre le niveau de pertinence et de perfection de la pensée initiale de l’action. Par exemple, si l’idée est de saluer et de frapper du pied exactement au même moment et si j’imagine que cette action produirait un certain son, je peux continuer à la faire jusqu’à ce que l’action physique ressemble et retentisse de la manière dont j’avais imaginé à quoi elle ressemblerait et le bruit qu’elle produirait. Pendant ce moment d’effort pour atteindre la perfection à travers l’action, d’autres choses commencent à transparaître.

Nyugen E. Smith, performance © Nyugen E. Smith

Nyugen E. Smith, performance © Nyugen E. Smith

Je pourrais commencer à me défier physiquement pendant ce moment en ajoutant d’autres actions ou mouvements à cette action ; augmenter la durée d’une action spécifique ou jouer avec la vitesse à laquelle je fais l’action. La répétition fait aussi partie de mon travail en 2 et 3D. Je me retrouve souvent à créer des œuvres avec plusieurs étapes qui doivent être répétées pour finir toute l’œuvre ou certaines des ces parties.

Est-ce que le thème de la controverse est un vecteur dans votre pratique ? Dans plusieurs de vos œuvres d’art, comme dans For All the Loves We lost: Brown Is the Color of My True Love’s Eyes and Skin ou dans vos Bundle Houses, vous explorez les relations de pouvoir, qu’il soit politique, économique, militaire ou culturel.

Nyugen E. Smith, For All the Loves We Lost_ Brown Is the Color of My True Love’s Eyes and Skin, 2012 © Nyugen E. Smith

Nyugen E. Smith, For All the Loves We Lost_ Brown Is the Color of My True Love’s Eyes and Skin, 2012 © Nyugen E. Smith

Dans chaque instance d’interaction humaine, il y a du pouvoir en jeu. Pour moi, le pouvoir est une question de perception. Dans ma pratique, j’expérimente cette perception. Pour moi créer une tension liée au pouvoir aboutit à un travail intéressant. Se réapproprier les traditions, adopter des rôles et des symboles généralement liés l’un à l’autre m’intéressent beaucoup.

Des figures militaires ou des juges sont souvent dépeints dans vos peintures, dessins ou performances. Quel message véhiculent-ils ?

Ces figures sont des exemples d’examen du pouvoir que j’ai déjà mentionné. Quand ils sont analysés d’un certain point de vue, ces rôles possèdent un degré de privilège, de richesse, d’autorité et d’influence.

Nyugen E. Smith, Judge The BLACK O.M. , Oil Pastel, graphite, acrylic, gesso, watercolor on paper, 2011 © Nyugen E. Smith

Nyugen E. Smith, Judge The BLACK O.M. , Oil Pastel, graphite, acrylic, gesso, watercolor on paper, 2011 © Nyugen E. Smith

Cependant dans mon travail, je m’intéresse à l’isolation, au traumatisme psychologique, à la haine de soi, au stress et à la lutte personnelle avec leur identité que ces figures rencontrent.

Quels sont vos projets ?

J’ai trois projets en vue, que j’ai hâte d’entamer :

REACH : une exposition qui se passe dans plusieurs villes et présentant des artistes contemporains exerçant dans une variété de formats non traditionnels. REACH promeut la visibilité, elle a pour but de relier les arts et les espaces dans des villes voisines, elle encourage l’expérimentation collaborative et invite des membres de la communauté à prendre part à des expériences dans un vaste éventail de pratiques artistiques contemporaines qui sont exposées dans une variété de d’espaces traditionnels ou non traditionnels ou sous-utilisés à travers les villes participantes. J’occuperai la Galerie du Musée Wistariahurst, une maison historique du 19e siècle qui est située sur un hectare et demi luxuriant dans le centre de Holyoke dans l’ancienne maison de William Skinner, un éminent fabricant de soie. Je présenterai une combinaison d’installations en 2D et 3D. Le 13 avril je ferai une performance au musée à 15h. Exposition du 13 avril au 30 mai.

Le Fresh Performance Project par Damali Abrams

Ce projet est un projet documentaire sur des artistes de performance travaillant dans la Caraïbe et à New York. Il facilitera les conversations entre la Caraïbe et sa diaspora, avec une attention portée à l’art de la performance. Il est présenté par la Fresh Milk Art Platform Inc. située à la Barbade, W.I. en partenariat avec Third Streaming, New York.

Nyugen E. Smith, The Sound of Hallowed Halls, Mixed media on canvas, 2013 © Nyugen E. Smith

Nyugen E. Smith, The Sound of Hallowed Halls, Mixed media on canvas, 2013 © Nyugen E. Smith

Le catalogue de ma dernière exposition Thy Kingdom Come qui est publié et présenté à la New Jersey City University, dans la ville de Jersey, dans le New Jersey. Je suis fier de travailler avec Yasmine Espert qui écrira un essai pour le catalogue. Yasmine est une étudiante en PhD au département d’Histoire de l’Art et d’Archéologie de l’Université de Columbia.

Mars 2013,

par Clelia Coussonnet


Crédits photographie à la une : Nyugen E. Smith © Nyugen E. Smith