Vous décrivez votre pratique artistique comme étant inscrite dans une méthodologie féministe postcoloniale. En voulant révéler une partie oubliée de l’histoire, vous considérez-vous comme une chercheuse (tirant son inspiration de l’histoire et des documents coloniaux) ?

Dans mon travail, j’essaye de traiter les trous et omissions de l’histoire documentaire coloniale notamment en ce qui concerne le sujet créole féminin. J’étudie en particulier la portraiture de cette période mais aussi des documents écrits (carnets de voyages, histoires naturelles, publications abolitionnistes) et des documents qui n’ont pas été publiés (lettres, registres de plantations) afin de situer mes sujets et d’essayer de remplir le vide existant dans la documentation visuelle de leurs vies. Beaucoup d’écrits ont été publiés sur la femme noire créole récemment mais peu sur la femme créole blanche ou sur la subjectivité créole en général. C’est la perspective que j’offre. Pour découvrir les voix des femmes qui ont été négligées et oubliées, je me concentre sur tout angle qui permettrait de révéler des choses sur leur vie, dans l’espoir qu’en comprenant cela, j’en vienne à comprendre de quelle manière la société caribéenne postcoloniale a été façonnée par le passé et pourquoi cette histoire continue de hanter cette région.

Convolvulus Jalapa (Yara), 2010 - hand-coloured stone lithograph on frosted mylar © Joscelyn Gardner

Convolvulus Jalapa (Yara), 2010 – hand-coloured stone lithograph on frosted mylar © Joscelyn Gardner

La majeure partie de mon travail est sans aucun doute basée sur une telle recherche bien que je m’inspire aussi de la documentation historique trouvée dans les archives des musées ou de sources littéraires fictionnelles. Mon travail vise à subvertir les stratégies documentaires utilisées par les Européens pour marginaliser la population créole dans la Caraïbe. En adoptant cette méthodologie, j’espère retranscrire la subjectivité de la femme créole.  

 

Est-ce facile de décrire cette partie de l’histoire qui a été enterrée et dont beaucoup ne veulent pas en entendre parler ? Les relations sexuelles forcées, l’interdiction d’avortement, les colliers et les chaînes imposés aux femmes… Comment avez-vous débuté vos recherches sur ce sujet ?

La réponse à cette question est longue mais je vais essayer d’être brève. J’ai commencé à travailler sur ce sujet en 2001 lorsque j’ai déménagé au Canada et que j’ai essayé de comprendre mes différences culturelles dans ce contexte. Avant de quitter la Barbade, je devenais peu à peu troublée par le discours sur la race qui infiltrait les médias populaires et j’ai commencé à ressentir le fait que j’étais culturellement marginalisée parce que j’étais blanche. Avec la distance, j’ai commencé à essayer de comprendre ma propre identité en recherchant des images et des traces des femmes (blanches) créoles dans les archives des musées dans la mesure où je ne savais pas au-delà des stéréotypes comment étaient leurs vies durant la période coloniale. Peu à peu cela m’a conduite à une compréhension plus approfondie des complexités de la vie dans les plantations et j’ai réalisé que l’identité de la femme créole blanche était inextricablement liée à celle de la femme créole noire par des preuves des imbrications de leurs vies quotidiennes et par la mise en place de liens de sang même. Bien que La Barbade ait particulièrement été un avant-poste colonial raciste, les choses ne sont pas aussi tranchées qu’on veut nous le faire croire. L’histoire de l’esclavage colonial dans les plantations caribéennes a affecté toutes les races. Dans mes recherches, je me suis aussi trouvée confrontée à cet horrible passé d’une manière que je n’avais pas envisagée. Même si j’étais un peu consciente de l’esclavage et de ses effets, je n’avais pas approfondi le sujet avec autant de rigueur. Dans mon exposition au Barbados Museum, White Skin, Black Kin: speaking the unspeakable [Peau Noire, Peau Blanche: parler de l’innommable] en 2004,  j’ai essayé de parler de ces silences en intervenant dans quatre galeries (dans trois collections permanentes et dans une exposition temporaire) avec des images et des voix de ces femmes fantômes du passé (vidéo et son). Ici je me suis particulièrement intéressée au sujet de l’histoire partagée des femmes créoles (noires et blanches) du fait du « rôle du maître » dans l’environnement patriarcal/colonial de la plantation Great House où les relations sexuelles avec le maître semblent avoir été une imposé à la vie des femmes sous son contrôle (à la fois la maîtresse de maison et les multiples femmes esclaves). Au même moment, j’ai aussi exposé ma première série de portraits créoles essayant de « nommer » les femmes qui sont tombées dans l’anonymat des plantations.

White Skin, Black Kin: A Creole Conversation Piece, 2003, detail of video installation © Joscelyn Gardner

White Skin, Black Kin: A Creole Conversation Piece, 2003, detail of video installation © Joscelyn Gardner

 Après cela, j’ai commencé à travailler sur les journaux intimes de Thomas Thistlewood, le surveillant de la plantation d’Egypt Estate en Jamaïque qui a retranscrit ses exploits sexuels avec presque toutes les femmes esclaves de sa plantation. Ces femmes ont été violées pour son plaisir sadique et aussi pour produire de la main d’œuvre pour sa plantation. Cette source de recherches est très dense. Une grande partie de mon travail se concentre dessus et je continue à travailler sur ces archives.

 

Les quatre lithographies de «Who More Sci-fi Than Us? » (Creole Portraits III from 2009-11) font partie d’une série de 13 lithographies ayant trait spécifiquement à l’usage secret des abortifs naturels par les femmes créoles (les femmes libres comme les esclaves) pour détruire ces enfantements forcés lors d’actes sexuels souvent violents. J’ai pris connaissance de l’utilisation de ces abortifs naturels grâce aux recherches de Londa Schiebinger sur le sujet. Dans son livre « Plants and Empire », elle relate que Maria Sybilla Merian (une entomologiste européenne qui a travaillé au Surinam dans les années 1700) a écrit à côté d’un dessin de la Poincianna pulcherima (une plante fleurissante appelée la Fierté de la Barbade) que les femmes esclaves lui racontaient qu’elles utilisaient cette plante pour avorter parce qu’elles ne voulaient pas donner naissance à leur enfant dans un monde de souffrances. J’ai aussi appris que les femmes esclaves étaient souvent fouettées et que des colliers en fer leur étaient mis s’il était découvert qu’elles avaient fait « une fausse couche ». Ces portraits montrent l’arrière de la tête de ces femmes avec des coiffures africaines élégantes et contemporaines emmêlées dans d’horribles colliers en fer. Chaque portrait montre aussi un exemple d’une des 13 plantes tropicales qui auraient été utilisées pour avorter. Ces portraits de femmes sont nommés d’après les femmes qui sont présentes dans les journaux de Thistlewood. Ces derniers me fascinent depuis quelque temps maintenant et je trouve difficile de les ignorer même si j’ai essayé de les oublier. S’il est évident que c’était un homme brutal dont la cruauté ne connaissait que peu de limites, on ne peut qu’espérer que tous les propriétaires d’esclaves n’étaient pas aussi pervers et vil.   

A Viewer at the Kunsthal KAdE © Joscelyn Gardner

A Viewer at the Kunsthal KAdE © Joscelyn Gardner

 Il n’est pas facile de parler de cette histoire. Elle révèle des horreurs innommables qui ont été effacées dans les versions officielles de notre histoire. Mais je me sens obligée d’en parler. Je viens d’une famille qui a probablement profité des avantages associés à la couleur blanche dans la Caraïbe, je pense qu’il est nécessaire pour moi de comprendre la valeur historique de ce privilège pour essayer de promouvoir une guérison à travers cette compréhension du passé.

 

Quand vous avez commencé votre série de Portraits Créoles, vous avez commencé par travailler en noir et blanc et après vous avez utilisé de la couleur, pourquoi ?

Pour les deux premières séries des Portraits Créoles (2002-3 et 2007), je travaillais en noir et blanc parce que je jouais avec l’esthétique des impressions du 18e siècle, j’essayais de faire référence à cette période-là de l’histoire. Je me suis particulièrement intéressée à des gravures abolitionnistes dans lesquelles étaient montrés les instruments utilisés pour la torture des esclaves et elles représentaient aussi les perruques poudrées portées comme un signe de statut par les hommes européens de cette période. Aves les Portraits Créoles III, je me suis dirigée vers les illustrations d’histoire naturelle de cette période et les ai utilisées comme référence. Elles étaient souvent coloriées à la main par les femmes dans la mesure où c’était considéré comme un passe-temps convenable pour les hautes classes. J’ai particulièrement étudié les gravures de Merian représentant des fleurs qui sont utilisées pour illustrer son texte et qu’elle a délicatement peintes à la main.

Coffea arabica (Clarissa), 2011 - hand-coloured stone lithograph on frosted mylar © Joscelyn Gardner

Coffea arabica (Clarissa), 2011 – hand-coloured stone lithograph on frosted mylar © Joscelyn Gardner

 

 Vous avez beaucoup travaillé sur les relations entre les femmes noires et les hommes blancs au temps des plantations dans la mesure où il y avait cette relation d’esclavage. Voudriez-vous un jour faire des recherches semblables sur les relations entre hommes à cette période ?

Je n’ai pas encore étudié les relations entre hommes à cette période à cause de mon engouement pour comprendre de quelle manière les femmes interagissaient entre elles, mais c’est une bonne question. Le sujet des relations masculines m’intéresse vraiment et j’ai trouvé des sources très intéressantes dans mes recherches avec lesquelles je pourrais sûrement travailler. Je vais sans aucun doute réfléchir à la question.

 

Quels sont vos projets à venir ?

A l’heure actuelle, je viens juste de terminer le projet Bleeding & Breeding (Saigner et Se reproduire) qui incluait les Portraits Créoles III, des travaux ayant trait à Thistlewood et une installation vidéo poignante intitulée « behind closed doors… » (Derrière des portes fermées) dans laquelle les voix (fictives) des femmes de cette époque racontent des histoires dont le sujet est le viol, la grossesse et l’avortement. Parmi ces voix, il y a celle d’une jeune esclave de maison, une sage-femme esclave, une très vieille femme esclave et Maria Sybilla Merian. Ces travaux ont été exposés au Canada, en janvier et voyageront dans des musées de la Caraïbes cette année et celle d’après. A propos de cela, j’ai aussi achevé un projet visuel de 48 pages pour Small Axe dans lequel quelques portraits sont reproduits dans un faux folio qui inclut des textes (mémoriaux) commémoratifs des vies de certaines des femmes qui vécurent à Egypt Estate. Ce projet était très satisfaisant parce qu’il m’a donnée l’opportunité de remettre les lithographies dans le contexte de l’histoire de l’impression au dix-huitième siècle et c’est quelque chose que j’aime étudier.

 

 En ce moment, je commence seulement un projet de recherches qui sera basé au Museum of London Docklands au Royaume-Uni. J’ai été invité à étudier des registres de plantation venant d’un domaine à St Kitts mais je ne sais pas encore ce que je vais découvrir. Ce projet promet d’être très intéressant et avec un peu de chance me mènera à de nouvelles destinations.

 

Par Clelia Coussonnet

Juin 2012

Crédits photographie à la une : Cinchona pubescens (Nago Hanah), 2011 – hand-coloured stone lithograph on frosted mylar © Joscelyn Gardner