Pouvez-vous vous présenter brièvement ?

Dans le contexte de la communauté créative caribéenne et de sa diaspora, je suis né à Haïti, durant l’ère de François Duvalier (le superbe film de Raoul Peck de 1993 intitulé « L’homme sur les quais » exprime avec acuité le ton de cette époque. J’ai pleuré lorsque je l’ai vu-comme si j’étais cette petite fille). Ma famille a trouvé refuge aux États-Unis où je suis allé à l’école élémentaire (refaisant ce que j’avais déjà appris à Haïti) et j’ai étudié l’architecture à la fameuse Cooper Union et après à l’Université de Columbia à New York. Depuis mon enfance dans la Caraïbe je me suis impliqué dans la création artistique et après officiellement aux États-Unis en tant qu’activité parallèle jusqu’à ce que j’aille en Europe en 1999 pour le changement de millénaire. On m’a attribué pour plus d’un an un splendide atelier à Paris et j’ai ainsi pu me dédier intégralement à l’art. Un attrait gravitationnel pour Berlin s’est fait ressentir lorsque j’ai débuté des projets ayant trait à l’Allemagne, et lorsque j’ai pris conscience des complexités de l’empire dans la culture et le contexte parisiens. Mon travail se veut intime et n’est généralement pas autobiographique – je suis intéressé par la re-mise en scène de l’invisibilité évidente et manifeste de l’expérience et de la connaissance.

Pour l’exposition Who More Sci-Fi than Us, vous avez créé une œuvre d’art spéciale, faisant partie de votre projet Goddess. Cette constellation Goddess utilise Joséphine Baker comme motif central et elle représente les positions des étoiles dans le ciel d’Haïti lors du tremblement de terre de 2010. Quel est le message de cette œuvre ?

Dans l’œuvre « The Goddess Constellations / Sky above Port-au-Prince Haiti 18°32’21”N 72°20’6”W 12 Jan 2010 21:53 UTC », il est question de croyance, que ce soit en la science ou en la superstition ou plus que cela. C’est une sorte de « memento mori » avec ses centaines de milliers d’étoiles arrangées en une constellation parfaite faisant écho à celle du 12 janvier 2010 à l’instant où près de trois cent milles personnes allaient perdre leur vie, leur mère et père, leurs fils et filles.

Jean-Ulrick Désert, The Goddess Constellations / Sky Above Port-au-prince Haiti 12 January 2010, 21:53 UTC, 2012 © Jean-Ulrick Désert

Jean-Ulrick Désert, The Goddess Constellations / Sky Above Port-au-prince Haiti 12 January 2010, 21:53 UTC, 2012 © Jean-Ulrick Désert

Les nombreuses planètes le long de l’horizon solaire, notamment Mars, sont en or plutôt qu’en argent. Ce travail saisit une structure que nous avons ancrée dans nos imaginations et nos souvenirs collectifs et n’est donc pas décorative – mais il s’agit plutôt d’une carte tracée avec attention et transformée en une relique qu’on pourrait découvrir dans un musée de curiosités. Des boîtes contenant des papillons et la présentation d’un ancien trésor archéologique ont inspiré ses formes finales. Joséphine Baker, une femme Noire-Américaine qui s’est imposée un exil en Europe, fait figure de Déesse omnisciente, une sorte de Madone noire que beaucoup d’Haïtiens associeraient à une variation de la déesse de l’Amour d’Erzuli de notre panthéon.

Jean-Ulrick Désert, detail from The Goddess Constellations / Sky Above Port-au-prince Haiti 12 January 2010, 21:53 UTC, 2012 (approximately 750 stars containing portraits of Josephine Baker as a Goddess) © Jean-Ulrick Désert

Jean-Ulrick Désert, detail from The Goddess Constellations / Sky Above Port-au-prince Haiti 12 January 2010, 21:53 UTC, 2012 (approximately 750 stars containing portraits of Josephine Baker as a Goddess) © Jean-Ulrick Désert

 

Vous vous servez beaucoup d’iconographie emblématique. Parfois vous la détournez, la réutilisez, ou la modifiez (ex: Joséphine Baker, le costume traditionnel bavarois, quelques artefacts de décoration…). Pour quelle raison aimez-vous utiliser ces symboles ? Les déchiffrez et allez-vous au-delà de certains stéréotypes ?

Une iconographie emblématique assure presque toujours que je m’exprime, le plus près possible, en termes universels à un public large. De nombreuses iconographies peuvent être considérées comme un vocabulaire pour la création d’essais visuels qui sont à la fois précis et cependant ouverts d’esprit dans leurs fluctuantes significations symboliques. Il y a Joséphine la femme et Joséphine l’icône, je suis intéressé par cette dernière et la manière dont elle peut être utilisée comme un support pour de plus longues conversations. On s’investit tous dans la construction de stéréotypes, c’est facile et habituel. L’œuvre intitulée The Negerhosen2000 (le costume traditionnel bavarois dont vous avez parlé) reproduit une image familière qui nous ramène aux fables de La Fontaine ou aux contes de Grimm comme Hansel et Gretel mais en substituant le corps d’un adulte noir tout en gardant des traces de cheveux blonds et de peau blanche dans les détails de l’œuvre- c’est autant un acte de défamiliarisation au sein de l’Allemagne que partout ailleurs lorsqu’on accepte l’exclusivité raciale pour la culture que ce soit la culture blanche ou la négritude, les deux étant des concepts profondément problématiques qui ont été intériorisés dans notre société. 

Jean-Ulrick Désert, GoodMorningPrussia /Destiny, 2007 - Handmade photocollages of Black Prussian man with German emperor and astrological notations© Jean-Ulrick Désert

Jean-Ulrick Désert, GoodMorningPrussia /Destiny, 2007 – Handmade photocollages of Black Prussian man with German emperor and astrological notations© Jean-Ulrick Désert

La manière dont je problématise ces symboles a conduit  le curateur du Brooklyn Museum Tumelo Mosaka à choisir pour sa magnifique exposition Infinite Islands deux œuvres différentes de mon studio : The Negerhosen2000 et The Burqa Project: On the Borders of My Dreams I Encountered My Double’s Ghost où l’iconographie forte des drapeaux est restructurée et dé-familiarisée jusqu’à devenir l’image décrite par Edward Said comme l’oriental dans le discours colonialiste.

 

Lors de l’ouverture de KAdE, vous avez créé un passeport spécial pour la Communauté Créative Caribéenne. Pourquoi êtes-vous intéressé par les passeports ? Est-ce un moyen de vous moquer des frontières ? Vous avez déjà traité cet objet dans la pièce Seventh Secretary General of the UN.

En effet, de nombreux thèmes continuent d’émerger et de ré-émerger dans mon travail, parfois par surprise. Les conséquences restrictives des frontières légales qui définissent les nations et les citoyens ne peuvent être ignorées aujourd’hui et plus que jamais. Le voyage en masse, pour les vacances ou autre, déclenche un vaste réseau d’accords et de traités entre les nations qui requièrent ce document pour valider la présence de quelqu’un. C’est pour moi comme le nez au milieu de la figure, on doit en parler à l’occasion d’une exposition comme Sci-Fi.

Jean-Ulrick Désert, Passport - The Creative Caribbean Community and Diaspora-Passport (in conjunction with the Goddess Constellations), 2012, offset printing on colored cardstock and blue paper interior. For the exhibition Who More Sci-Fi than Us? The artist sets up a temporary Passport authentification desk with stampings and signatures © Jean-Ulrick Désert

Passport – The Creative Caribbean Community and Diaspora-Passport (in conjunction with the Goddess Constellations), 2012, offset printing on colored cardstock and blue paper interior. For the exhibition Who More Sci-Fi than Us? The artist sets up a temporary Passport authentification desk with stampings and signatures © Jean-Ulrick Désert

Beaucoup sont morts et continueront à mourir pour protéger et transgresser ces lignes qui sont artificielles par nature, comme celle qui divise l’île d’Hispanola et dont on ne parle jamais, comme le souligne Sara Hermann dans son livre sur la Collection (de) Patricia Phelps de Cisneros dans lequel mon travail est mentionné. Passé un certain point dans les « eaux internationales », les Cubains sont secourus et absorbés dans les États-Unis tandis que les Haïtiens sont incarcérés et rapatriés vers leurs côtes. Pour cet exemple, je voulais créer quelque chose qui était très familier, dans l’esprit des éventails ou des sous-verres pour les bières, qui déclencherait des réflexions sur les limites non géographiques de la citoyenneté et des allégeances qui sont liées au potentiel qu’offre un passeport. Les nations caribéennes sont représentées comme une constellation d’étoiles en parité avec mon installation principale. The Trophies series, qui est un travail que j’ai créé sur Kofi Annan, et commissionné par Isolde Brielmaier du Savannah College of Art and Design Museum pour la galerie Jack Shainman, est en rapport avec le privilège diplomatique de la fonction de septième Secrétaire Général des Nations Unies.

Jean-Ulrick Désert, Trophies/ Generalsekreterarens Hustru (The General Secratary's Housewife), 2009 © Jean-Ulrick Désert

Jean-Ulrick Désert, Trophies/ Generalsekreterarens Hustru (The General Secratary’s Housewife), 2009 © Jean-Ulrick Désert

 

Les titres de vos pièces sont toujours pleins d’humour ou sont très éloquents. Sont-ils aussi importants que vos œuvres mêmes ?

Oui, mes titres sont importants, ils servent de clé ou de lentille de laquelle commence le voyage pour voir. Parfois ils sont relativement directs et sans détour. Negerhosen2000 est à la fois amusant (c’est un jeu de mots) mais aussi profondément sérieux ; j’utilise ses futilités et son optimisme aussi. J’aime que les titres fonctionnent parfois comme un petit précis de l’essai visuel envisagé, comme le titre « The hip decadence of reductive glamour ». Mes projets ont généralement des titres grandioses comme The Goddess Project et Negerhosen2000 suivis par les œuvres individuelles qui constituent ce corps de travail tel, respectivement, The Goddess Constellations (avec ses propres projets subordonnés) ou The Travel Albums.

Jean-Ulrick Désert, The Goddess Projects / Shrine of the Divine Negress Nr.1, 2009 - Installation at the Fortress of San Carlos de la Cabana in conjunction with the 10th Havana Bienial © Jean-Ulrick Désert / Photo credits : Adi Martis

Jean-Ulrick Désert, The Goddess Projects / Shrine of the Divine Negress Nr.1, 2009 – Installation at the Fortress of San Carlos de la Cabana in conjunction with the 10th Havana Bienial © Jean-Ulrick Désert / Photo credits : Adi Martis

Ce sont mes règles, mes méthodes et peut-être est-ce la manière dont je pense et travaille. BlackOut est une œuvre récente- qui est je pense plutôt brutale, mais qui fait référence au moment où une région s’éteint avec une perte de devises .

 

Considérez-vous votre art comme politique?

Je considère qu’être artiste est un acte politique dans la société mais pas nécessairement l’art lui-même. Cette question présuppose que tout le monde ait la même définition de politique et ce serait une supposition incorrecte. Je me tiens à l’écart de la conception d’une œuvre qui est voulue comme de la propagande politique- cela ne m’intéresse pas et ce n’est pas ma mission en tant qu’artiste. Même si j’ai mes propres intérêts politiques, je ne les explicite généralement pas dans mes travaux. Je ne peux pas faire partie de la diaspora haïtienne mondiale sans être touchée par la politique de l’histoire et des empires. Ma biographie personnelle et mon éducation américaine dans les meilleures écoles de New-York parle à une politique en place et je reconnais mes privilèges, non pas en ce qui concerne la richesse, mais en opportunité et expérience.

Pour aller plus loin, je dirais que ma perspective en tant qu’homosexuel élargit la signification politique de ma pratique (artistique), en tant qu’artiste venant de la Caraïbe où de telles identités sont écartées ou désapprouvées par des convictions.

 

Quels sont vos projets ?

J’ai besoin de créer de nombreux livre-projets dans le contexte de ma pratique artistique. Je vais d’abord devoir commencer par établir des écrivains et des parrains de fondations, puis je vais devoir trouver un éditeur approprié. Actuellement, il y a beaucoup de travaux en route, qui sont peut-être des suites ou expansions de propositions précédentes. The « Goddess Projects », en l’attente de ressources nécessaires, tournera en orbite autour de « The Goddess’ Temple » et « the ABCs of My Private Life » s’étendra au-delà des quatre (œuvres/livres) actuelles et continuera en français, en créole, en anglais et en allemand.

En ce qui concerne l’écriture, je vais participer à une exposition d’enquête de grande ampleur, dirigée par le curateur Valerie Cassel Oliver au CAMH (Contemporary Arts Museum Houston) dans une exposition intitulée Radical Presence dans laquelle mon travail est contextualisé dans un contexte de performance basée sur des travaux aux Etats-Unis et en Europe.

 


Par Clelia Coussonnet

Juin 2012


Crédits photographie à la une : Jean-Ulrick Désert, Negerhosen2000,Travel Albums (Venice), 2007 – Imaginary Travel diary Postcards during 2000/2001 performance action © Jean-Ulrick Désert