Cette semaine, l’artiste haïtienne Florine Demosthene qui vit en ce moment à New York, présente sa vision d’un de ses thèmes de travail favoris, le corps de la femme noire dans la culture visuelle contemporaine.

 

Comment avez-vous commencé votre pratique artistique ?

J’ai obtenu mon BFA de la New School for Design de Parsons et mon MFA du Hunter College. J’ai participé à des exhibitions individuelles ou collectives aux États-Unis et à Londres.

J’ai bénéficié d’une bourse de la Joan Mitchell Foundation en 2011 et j’ai figuré dans la première parution du magazine ARC, un magazine qui est dédié à la promotion d’artistes de la Caraïbe émergents ou établis.

Votre travail est basé sur les stéréotypes et la représentation, de quelle façon ces défis sont-ils une source d’inspiration pour vous ?

Le stéréotype de la grosse femme noire est profondément établi dans la relation entre Europe et Afrique, et également dans la relation entre maître et esclave. Ces fausses notions n’émanent pas d’une série particulière d’idéaux et/ou de principes, mais elles sont enracinées dans l’exploitation et la dégradation des femmes à travers l’histoire européenne (particulièrement de 1580-1860). Le stéréotype de la grosse femme noire a tendance à apparaître sous deux formes :

#1. La concierge voluptueuse asexuée d’une famille blanche (soit comme une bonne, servante ou excellente cuisinière). Elle sert souvent de confidente pour la femme blanche. Elle est loyale et également simple d’esprit (Aunt Jemima, Mammie, etc.).

#2. La femme sexuellement assurée mais insolente et pas attirante. Elle est dépeinte comme une femme émotionnellement forte, souvent elle élève seule ses enfants (parfois des enfants qui ne sont pas les siens… ce qui renforce le stéréotype Mammie), elle est une bonne chanteuse et va à l’église. 

florine Demosthene2

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Ces deux stéréotypes continuent de déshumaniser et diminuer l’expérience de la femme noire. Les femmes noires en général sont grandement incomprises. Même quand on atteint l’inatteignable (en essence être l’égal de l’homme blanc), les stéréotypes persistent. Oprah n’aurait pas pu être (et c’est toujours le cas) « la présentatrice de télé la plus aimée des États-Unis » sans jouer sur ce stéréotype (de manière consciente ou non). Elle a calmé son approche passionnée (plus tôt dans sa carrière cette passion a été perçue comme une agression) et l’a canalisé dans une approche d’écoute ou de confidente. Michelle Obama a refusé de se soumettre au statu quo et est souvent caractérisé comme une salope agressive et tyrannique.

L’intérêt que je porte à ces stéréotypes vient du corps physique… Celui de la grosse femme noire (ou ce que j’aime nommer « La Venus Noire »). Je suis intriguée par le sens, négatif ou positif, qu’on peut tirer de ce type de corps. 

Pouvez-vous nous parlez de la technique pour les différents médias que vous utilisez ?

J’ai découvert la technique que j’utilise purement par accident. Alors que je planifiais de longs séjours dans les Caraïbes, en Europe et en Afrique de l’Ouest pendant un an, j’ai seulement emporté les matériaux artistiques que je n’avais pas utilisés. Je savais que je voudrais sans doute me concentrer sur le dessin mais je voulais aussi conserver d’autres options. A un moment j’ai dû nettoyer une énorme tâche d’encre, la bouteille s’étant cassé dans ma valise, et je me suis rendu compte que l’encre avait créé des textures et des formes intrigantes sur mon papier plastifié de marque Mylar. J’ai utilisé cette méthode qui consiste à renverser de l’encre pour en faire des flaques pour créer cette sorte « d’atmosphère multidimensionnelle » sur Mylar. A la fin de ma résidence artistique à St Croix, j’utilisais des dessins comme plaques photographiques pour des impressions cyanotypes.

Quand je suis arrivée au Ghana, j’avais développé une méthode pour obtenir des textures intéressantes (rouleau, buvards, fibres naturelles, etc.) mais j’ai senti que la forme et l’atmosphère qui en ressortait devenaient deux entités séparées. Je me suis donc attachée à retravailler la forme et l’arrière-fond à l’encre. Quand je suis revenue à New York, j’ai incorporé de la peinture à l’huile à mon travail pour illuminer une zone particulière et pour ajouter une autre texture/couleur à mon travail.

florine Demosthene3

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Vous qui vivez et travaillez à Brooklyn, que pensez-vous de la représentation de l’art caribéen à New York.

Je vis et travaille à New York et à Accra, au Ghana. New York est un endroit génial pour explorer des pratiques culturelles et artistiques. L’ensemble de la région caribéenne a toujours été fortement présente dans le paysage culturel new-yorkais.

Quels sont vos expositions à venir ?

Pour les deux mois prochains, je vais travailler sur un projet mural en collaboration avec d’autres artistes, à Brooklyn (grâce à Haiti Cultural Exchange) et je vais illustrer un livre pour enfants haïtien (par One Moore Books). Je vais aussi développer un nouveau travail pour une exposition à Accra, plus tard au cours de l’année.