Dans l’exposition Who More Sci-Fi than Us vous présentez la pièce Movt Nr. 5 : La Virginité de l’Europe. De quoi s’agit-il ?

En me servant desVierges d’Europe comme inspiration, j’ai essayé de découvrir à quoi ressemblerait une Vierge d’Europe dans le futur.

Maintenant que j’ai fini mon travail, je vois que son corps serait un corps transformé, un corps hybride. Cette vierge d’Europe aurait à la fois les traits corporels des femmes d’Europe et de celles d’Afrique. Comme toutes les décisions sont techniquement prises à Bruxelles, sa tête deviendrait celle d’un Optimus Prime (la tête des Autobots qui protègent les humains des méchants Decepticons). Malgré ces bonnes intentions, nous devrions être sceptiques de ces décisions techniques.

Elle est une critique de l’actuel statuquo selon lequel, et ce dans toutes les nations, les questions d’héritage régional et d’appartenance nationale doivent être traitées en urgence aujourd’hui.

Charl Landvreugd, Movt Nr. 5 : La Virginité de l'Europe © Uprising Art
Charl Landvreugd, Movt Nr. 5 : La Virginité de l’Europe © Uprising Art

Même si les manières de gouverner sont différentes, l’Europe est très similaire à la Caraïbe. On essaye de voir ces régions comme des unités mais les différences de chaque pays deviennent plus claires quand on regarde de plus près. Les problématiques sont en quelque sorte les mêmes.

Je pense que je devrais aussi créer une « Vierge de la Caraïbe » (on dirait le titre d’un mauvais film) pour voir ses similarités et différences avec celle d’Europe.

Charl Landvreugd, Movt Nr. 5 : La Virginité de l'Europe © Uprising Art
Charl Landvreugd, Movt Nr. 5 : La Virginité de l’Europe © Uprising Art

Vous avez déjà créé plusieurs œuvres intitulées « Movt nr. 3 / 4 / 5 ». A quoi cela réfère-t-il?

Ces créations semblent faire partie d’une large composition musicale que vous seriez en train de réaliser…

En fait, les « Movt. » proviennent du mécanisme des « montres » et sont  liés au temps. Ils sont une façon pour moi de documenter mes périodes de création. Chaque période peut être composée de plusieurs éléments même si une seule pièce en porte le nom.

C’est une manière d’encoder la façon dont ma pensée change en ce qui concerne mon sujet majeur de recherche.  De manière thématique, tous les mouvements sont connectés.

De cette façon, on peut les considérer comme une large composition visuelle et théorique qui s’achèvera le jour où j’arrêterais de créer.

Charl Landvreugd, Anaruka 6, from the series Anarusha, © Courtesy of Charl Landvreugd / by Olubode Shawn Brown
Charl Landvreugd, Anaruka 6, from the series Anarusha, © Courtesy of Charl Landvreugd / by Olubode Shawn Brown

Vous travaillez beaucoup sur l’esthétique noire européenne. Voulez-vous donner dans vos œuvres un nouveau sens à ce concept et le transcender ?

Je suis en plein dans ma recherche de ce qu’est l’esthétique noire européenne. Une de mes principales conclusions pour l’instant est que les Afro-Européens ont certaines libertés esthétiques que les Afro-Américains, par exemple, n’ont pas. (Voir Makonde Linde). Je suis très conscient dans mon travail du fait que je parle d’un point de vue européen (c’est-à-dire que je suis né et que j’ai été élevé en Europe).

Ce qui veut dire que mes préoccupations sont différentes de celles de la Diaspora dans d’autres parties du monde.

Je ne sais pas si on doit vraiment vouloir transcender l’identité noire. Je l’utilise en tant qu’outil pour parler des problèmes qui sont spécifiques à l’Europe et à la Caraïbe. Dans ma spécificité, ça peut ou non avoir une valeur « universelle ». C’est aux autres de juger si mon travail transcende d’une manière ou d’une autre l’esthétique noire.

Votre travail vidéo « Atlantic Transformerz » est un exemple impressionnant de votre recherche sur la diversité noire…

Merci.

Je l’ai créé pendant ma résidence BijlmAir qui est un programme mené par le CBK Zuid Oost (Centre des Arts Visuels) et le SMBA (Stedelijk Museum Bureau Amsterdam) à Amsterdam. Pendant cette période, le SMBA était en train de réaliser un projet nommé « Beter beeld van Afrika » (Une meilleure vision de l’Afrique) et j’ai du m’y atteler durant ma résidence.

Dans le Bijlmer j’ai été frappé par le fait que toute la diaspora africaine était représentée dans ce seul quartier de la ville.  J’avais uniquement vu ça à Brixton, à Londres et à Harlem, à New York et je n’avais jamais pris conscience que cela existait aussi aux Pays-Bas.

Je suis un défenseur des individus qui parlent en leur nom, aussi il était évident pour moi que faire une recherche « anthropologique » du quartier était hors de question dans la mesure où je ne fais pas partie de cette communauté. J’ai alors décidé d’esthétiser les quatre continents autour de l’Océan Atlantique où s’est déroulé le trafic d’esclave.

Charl Landvreugd, Atlantic Transformerz © Courtesy of Charl Landvreugd
Charl Landvreugd, Atlantic Transformerz © Courtesy of Charl Landvreugd

J’ai voulu montrer la diversité en utilisant quatre modèles complètement différents. Ils sont noircis comme une manière de réinterpréter ce que l’identité noire signifie et comment elle est venue au monde.

J’ai répété ce projet en Amérique du Nord (New York, Etats-Unis) et en Amérique du Sud (Moengo, Suriname).

Afin que ce projet soit complété je dois encore aller en Afrique de l’Ouest. Quand il sera terminé, il y aura 16 portraits de 5 minutes, chacun dressant le portrait de la diaspora autour de l’Océan Atlantique.

Vous êtes arrivé aux Pays-Bas quand vous étiez assez jeune. Auriez-vous besoin de vivre au Suriname à un moment ou un autre ?

J’ai caressé l’idée vivre au Suriname pendant quelques temps, cependant je suis un vrai enfant des mégalopoles, et j’ai vécu dans des villes comme Istanbul, Le Caire et New York avec beaucoup de bruits et de foule.

Le silence, l’architecture, les gens et le temps à Paramaribo sont fantastiques mais après un moment, le bruit des grandes villes me manquent.

M’installer définitivement dans les Caraïbes pourrait être une idée. Je devrais y réfléchir… 

Charl Landvreugd, MOVT nr. 3, realised during a residency at Tembe Art Studios in Moengo, Suriname, 2011 © Courtesy of Charl Landvreugd / by Wouter Klein Velderman
Charl Landvreugd, MOVT nr. 3, realised during a residency at Tembe Art Studios in Moengo, Suriname, 2011 © Courtesy of Charl Landvreugd / by Wouter Klein Velderman

Le voyage est une source d’inspiration importante dans votre processus créatif ?

D’une certaine façon, oui, cependant le « voyage » que je fais actuellement va maintenant plus en profondeur dans la culture et les coutumes Afro-Surinamienne.

J’essaye de voir comment le mélange des cultures qui prend place chez les enfants noirs européens peut mener à une plus grande compréhension de ce que la subjectivité européenne sera dans le futur. 

Être commissaire d’exposition est une autre partie importante de votre travail ? Qu’est-ce qui est intéressant dans ces expériences ?

Mon travail combine la théorie et la pratique. J’essaye de faire des recherches sur cette esthétique Afro-Européenne sous différents angles que ce soit la sculpture, la vidéo, la photographie, le commissariat d’exposition ou l’écriture.

Tous les procédés créatifs produisent une nouvelle connaissance grâce à laquelle la recherche peut continuer. Ils sont importants et je suis sûr que de nouvelles méthodes de recherche se présenteront dans le futur.

 


Par Clelia Coussonnet

Juin 2012


Crédits photographie à la une : Charl Landvreugd travaillant sur sa série des Anarusha © Olubode Shawn Brown