Uprising Art est partenaire média de la première édition de la BIAC, Biennale Internationale d’Art Contemporain de Martinique, qui se tient du 22 novembre 2013 au 15 janvier 2014 et dont le thème est “De la Résonance du Cri Littéraire dans les Arts Visuels”. A ce titre, Uprising effectue un reportage à la Martinique du 19 au 26 novembre et conduit une série d’interviews de l’équipe organisatrice, des commissaires invités, des artistes en résidence et des artistes exposant dans les Pavillons International et de la Martinique.

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En exclusivité une interview de
Hervé Beuze, artiste martiniquais
Pavillon Martinique et Parcours In-Situ

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Il s’agit de la 1e édition de la BIAC en Martinique. Quelle est l’importance d’un tel événement ?

Hervé Beuze, Pansées Positives, 2013 © Anne Chopin

Hervé Beuze, Pansées Positives, 2013 © Anne Chopin

C’est une naissance. Jusqu’à aujourd’hui, nous n’avons pas eu d’événement aussi fédérateur concernant l’art contemporain. Une biennale c’est la possibilité d’être mis en relation avec le monde de l’art au niveau international et aussi permettre une visibilité plus grande pour nos créations. Cela ouvre également un espace de dialogue avec des artistes internationaux et des professionnels de la scène artistique.

Tu es à la fois artiste en résidence avec des installations in-situ (Saint-Pierre, Fort-de-France), artiste sélectionné dans le Pavillon Martinique et enfin tu officies comme directeur artistique de la BIAC. Comment tout cela se combine ?

Le dénominateur commun est sans aucun doute la fatigue, le surmenage, la pression ! J’ai une expérience de la contrainte qui est assez forte et dans ma pratique plastique j’ai souvent ce rapport à la difficulté. J’aime me confronter à la complexité que ce soit par rapport à un lieu, à des pièces qui me dépassent. J’aime travailler à la limite du temps, avoir une pression qui fait que les idées deviennent plus claires et précises. Cela me permet d’avoir une vitalité dans le geste.

Hervé Beuze, Homme Rouge, In Situ à Saint Pierre, 2013 © Anne Chopin

Hervé Beuze, Homme Rouge, In Situ à Saint Pierre, 2013 © Anne Chopin

Il me semble qu’il y a ce lien entre la façon de créer et les contraintes d’une organisation telle que celle de la BIAC. Une biennale c’est la possibilité d’être au carrefour de rencontres et j’arrive à passer de l’un à l’autre facilement.

Tu travailles, te confrontes et questionnes beaucoup la matière et la couleur. Pourquoi ?

Dans ma pratique, j’ai le questionnement de la couleur, en effet. Le sens donné au mot « noir », par exemple, a été façonné par l’Occident. Ça peut être quelque chose de positif mais c’est souvent associé – en Europe, à l’absence de lumière, à la peur du noir. Les mots ne sont pas innocents, ils sont martelés par une histoire.

Hervé Beuze, Pansées Positives, 2013 © Anne Chopin

Hervé Beuze, Pansées Positives, 2013 © Anne Chopin

Quant au matériau, certes il s’agit d’un élément plastique mais c’est aussi un élément de langage, du dire, c’est une clé du travail du plasticien. Comme le poète utilise les mots. C’est pourquoi j’aime et je veux triturer la matière, triturer l’être local et en faire un questionnement plus vaste. La Martinique est certes un pays de grands écrivains mais nous avons une expression plastique riche, capable d’exprimer notre réalité de manière originale.

Comment l’étude de l’histoire, des histoires, se manifeste dans tes pièces ?

Hervé Beuze, Spécial Usage Tropical, 2013 © Anne Chopin

Hervé Beuze, Spécial Usage Tropical, 2013 © Anne Chopin

C’est une question de choix. C’est dans le titre de mes œuvres que cette histoire apparaît. Dans mon installation intitulé Spécial Usage Tropical, par exemple, cela est visible.  Les îles de la Caraïbe ont connues un « usage particulier » à l’origine, une production et une exploitation de richesses, sous l’ère esclavagiste et coloniale puis une société de consommation de masse que contrôlent en grande partie les mêmes forces économiques. J’utilise donc le double langage des mots imprimés sur ces sacs. Ils sont estampillés « Spécial usage tropical », « Antilles », « NF ». « NF » qui signifie « Norme Française » évoque l’idée de droit, de juste, de normé, et c’est drôle quand on connait l’histoire des Antilles et les tentatives d’assimilation forcée qu’il y a eu dans notre territoire. Ce mot me renvoie systématiquement à cela.

Hervé Beuze, Spécial Usage Tropical, 2013 © Anne Chopin

Hervé Beuze, Spécial Usage Tropical, 2013 © Anne Chopin

Le lien au texte, au mot est fort dans les pièces que tu as créées pour la BIAC. Damné de la Terre rappelle l’influence de la littérature et de l’héritage de Frantz Fanon, ainsi que la thématique de la biennale.

Damné de la Terre est tiré de l’œuvre éponyme de Frantz Fanon « Les damnés de la Terre ».

C’est une œuvre qui me permet de considérer le corps comme un marqueur de l’histoire passé et présent. C’est une thématique que j’ai de plus en plus envie d’approfondir. Il s’agit ici d’une sculpture monumentale d’un individu sans mains, ni pieds. Il a des jambes et bras mais les extrémités de ses membres ont disparu. C’est une référence à la fois à l’histoire lorsque durant le colonialisme les mains ou pieds d’esclaves étaient coupés, et à mon présent. Car au-delà de l’acte physique, il y a une autre symbolique qui est liée aux Antilles : nous sommes des espaces de vie, mais nous sommes des espaces contraints, où nous ne sommes pas tout à fait libres de décider de notre avenir. Nous sommes liés à une structure qui nous limite dans nos rapport avec les pays qui environnant. Nos îles sont riches en savoir, mais notre potentiel est mal exploité, voire inexploité…

Hervé Beuze, Damné de la Terre, 2013 © Anne Chopin

Hervé Beuze, Damné de la Terre, 2013 © Anne Chopin

Notre présence dans l’espace national est inexistante ou seulement par certains sports. Au final c’est toujours le corps qui est mis en avant, pas la pensée, pas la création. L’exploit sportif est la portée que nous avons, mais l’exploit artistique a aussi droit à la sienne et pour moi cela est un des objectifs de cette biennale.

La pièce Damné de la Terre et ton œuvre in situ à Saint Pierre rappelle tes réalisations pour le projet Mémoires mené à Gorée, Sénégal, l’année dernière, sous les auspices du Musée Dapper.

Oui, le corps a surgit à Gorée. Et je suis dans cette même énergie face à un espace extérieur, les forces du lieu et ce questionnement du corps.

Hervé Beuze, Damné de la Terre, 2013 © Anne Chopin

Hervé Beuze, Damné de la Terre, 2013 © Anne Chopin

Comme le musée Dapper espérons que cette biennale demeure pour nous permettre d’avoir une vitalité artistique permanente et qu’un espace adapté soit conçu pour une rencontre des œuvres, des artistes et du public local, régional et international.

Quels sont tes projets ?

Poursuivre la transmission de mes connaissances à l’école d’art de la Martinique. Accroître la professionnalisation de ma pratique. Et participer à la prochaine exposition “Caribbean Crossroads of the World” au musée Perez Art de Miami.

Plus sur l’artiste (biographie, expositions, biennales)

Par Clelia Coussonnet

Novembre 2013

Crédits photographie à la une : Hervé Beuze © Anne Chopin