Interview réalisée par Uprising pendant le festival de photographie Phot’Aix, qui se déroule actuellement dans la ville d’Aix-en-Provence, France, jusqu’au 18 novembre 2012.

Pourrais-tu présenter ta série Epidermis que tu exposes à Phot’Aix ?

Mon travail est généralement axé sur le corps et sur la relation entre réel et virtuel. Sur ce qui existe et sur ce qui est apparence. J’ai commencé à faire cette série lorsqu’à Cuba – malgré les problèmes économiques que nous avons pour obtenir tout produit, même le plus simple – la mode a commencé à avoir plus de pertinence et d’importance pour les jeunes. Avec cette prise en considération de la mode, les jeunes ont porté sur leur corps un regard plus exigeant quant à leur apparence. Ils ont eu besoin de produits cosmétiques, … Mais nous sommes un pays du tiers monde, et ces jeunes ont émulé le modèle des pays développés. Cela m’a paru être impressionnant. C’est pourquoi j’ai fait cette série où le corps est redirigé, modifié, transformé en quelque chose d’autre. Cela explique pourquoi je recours à la photographie numérique, qui est comme un jeu. Elle est adéquate pour parler de ce qui est réel et irréel. Je travaille beaucoup mes photos sur Photoshop, cela m’aide à créer un archétype de corps, un peu froid. 

Jorge Otero, de la série Epidermis © Phot'Aix

Jorge Otero, de la série Epidermis © Phot’Aix

Comment entres-tu en relation avec tes modèles ? Leur demandes-tu de venir avec tel ou tel accessoire ou t’en charges-tu ?

Le travail et la vie sont toujours étroitement liés. Je sors beaucoup la nuit, là je rencontré des gens, et dans les rues, les clubs, il y a eu des personnes qui m’ont attirée parce qu’elles avaient déjà cette apparence que je cherchais et dont je viens de te parler. Je leur ai dit de venir à mon studio, et ai parlé avec eux pour savoir un peu mieux ce qu’ils faisaient. Je choisis toujours comment je les photographie, mais il y a des cas où je leur ai demandé d’apporter des vêtements ou accessoires qu’ils avaient quand nous nous sommes rencontrés. Cette fille avec des bas, par exemple, les portait quand je l’ai rencontrée. Elle aimait beaucoup les poupées japonaises, les petits sacs… Les nœuds – son rouge et celui là-bas noir (ndlr voir photo en dessous) je les ai fait. Cette personne là avec du maquillage est artiste : elle travaille avec son corps, faisant du théâtre. J’ai fait un mime avec elle. 

Jorge Otero, de la série Epidermis © Uprising Art

Jorge Otero, de la série Epidermis © Uprising Art

Que souhaitais-tu effacer dans ces corps ?

Beaucoup de gens pensent que mon travail taire de l’androgynie, mais non. Ce que je fais vraiment est de parler de l’apparence.

Pour cela tu retires la signification sexuelle du corps ? Les femmes de photos ressemblent à des poupées…

Oui, car cela évoque l’animal, à ce que nous avons de plus proche de la nature, de la nature austère. Je censure cette partie sexuelle et j’essaie de créer un être humain qui n’ait pas ces caractéristiques, pour le convertir en corps référant à la perfection.

Pour diminuer la fonction sociale du corps ?

Non, cela ne m’intéresse pas. Je veux me référer à la froideur, presque à quelque chose d’anti-naturel que je voyais dans le corps, dans ces personnes fascinées par leur apparence et la mode, sans voir leur corps réel. Ces photographies sont presque comme une métaphore.

Il n’y a que des femmes dans cette série…presque comme des enfants.

En fait, j’ai aussi travaillé avec des hommes, mais il n’y a pas de photos d’eux ici. Je pense toutefois que les femmes sont plus sensibles à la publicité et à l’industrie cosmétique et de la mode que les hommes.

Quant à ces femmes ce que je recherchais dans ces images c’était de les lier à la mode et l’apparence. Pas de tuer leur féminité, ni de les transformer en petites filles, mais oui, probablement, de leur donner des traits naïfs, comme d’un jeune enfant un peu décérébré.

La photographie de Castro à la télévision a-t-elle un rapport avec toute cette série ?

C’est une façon de représenter le réel et l’irréel à nouveau. C’est une photo unique, qui ne fait pas partie d’une série. Je l’ai prise lorsque Fidel était malade et que tout à coup il ne paraissait plus dans les médias. Personne ne savait plus rien de lui. Jusqu’à ce moment, il était sans cesse sur les ondes, et il a soudainement disparu. À l’international on le disait mort, qu’on ne voulait pas en parler, qu’on l’avait caché. Cette photo a été prise quand il est revenu sur la “scène” pour la première fois. Cette photo montre le pouvoir des photographies et des médias quant il s’agit de donner à voir une réalité. Et pourtant nous savons qu’une photo n’est ni une preuve ni un document.

Tu dénonces également la puissance des médias dans Epidermis ?

Oui, j’y parle de l’influence des photographies publicitaires et des médias. C’est l’espace dans lequel domine le type de corps sur lequel je travaille.

Cette dernière pièce ici parle aussi de l’apparence. Il s’agit d’une série que j’ai commencée en 2007 et que je poursuis. Il s’agit de la première photo. À l’époque des copies d’œuvres du Louvre ont été exposées sur le Malecón habanero par l’Alliance Française. L’Alliance a organisé un concours artistique où il fallait s’inspirer d’une des copies pour en faire une réinterprétation mais qui parlerait de la « cubanidad » (le fait d’être cubain). J’ai choisi les Deux Sœurs de Chassériau [ndlr de 1843]. Deux soeurs de la bourgeoisie, qui demandent à ce que l’on fasse un portrait d’elles afin de montrer leur puissance économique. Cela m’a inspiré un parallèle avec ce qui se passait à La Havane avec la religion Yoruba. Il y a une fureur incroyable de gens qui entrent dans cette religion, en particulier de nombreux jeunes qui deviennent « santos » (ndlr jeunes intégrants de la religion yoruba). Sur la photo, la robe que vous voyez est ce que vous portez durant un mois lorsque vous faites votre initiation religieuse. C’est une tenue qui est très chère, et c’est un moyen de montrer un certain pouvoir économique. Dans cette série, je travaille avec l’esthétique classique de la peinture.

Jorge Otero © Uprising Art

Jorge Otero © Uprising Art

On retrouve également cette esthétique dans Epidermis

Et bien… oui, c’est-à-dire que j’ai reçu une formation de peintre. Et même si dans mes projets futurs j’utilise toujours plus la photographie, je ne dirais pas que je suis photographe. C’est seulement que les idées que j’ai à exprimer trouvent plus facilement leur issue à travers la photographie, ce qui ne signifie pas que je n’ai rien à dire sur d’autres supports.

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Par Clelia Coussonnet

Octobre 2012

Crédits photographie à la une : Jorge Otero devant ses oeuvres lorsque nous nous sommes rencontrés à Aix © Uprising Art