Interview réalisée par Uprising pendant le festival de photographie Phot’Aix, qui se déroule actuellement dans la ville d’Aix-en-Provence, France, jusqu’au 18 novembre 2012.

La sélection des tes œuvres présentées à Phot’Aix inclue principalement des photographies en couleurs, pourtant tu as longtemps travaillé en noir et blanc.

J’ai travaillé longtemps en noir & blanc. Le noir et blanc était mon vocabulaire. Imagines que tu aies mille mots pour parler et que soudain tu découvres une boîte que tu peux garder à tes côtés et qui contient mille mots supplémentaires. La couleur a plus de mots que le noir et blanc. Elle est plus riche. Le noir et blanc à une époque m’a aidé à dire ce que je voulais. J’aurais pu continuer à travailler en noir et blanc, mais puisque j’ai trouvé un meilleur outil, qui est la couleur, pourquoi limiter mon discours pour un problème technique. La photographie est un médium que je manie bien, changer de support est comme changer de langue. Si tu veux bien t’exprimer fais le dans ta langue.

René Peña, de la série La Habana 1957 © Phot'Aix

René Peña, de la série La Habana 1957 © Phot’Aix

Il y a une tendance ou des factions qui parlent de la photographie en noir et blanc comme purement artistique. C’est un mensonge. Je connais beaucoup de photographes qui travaillent en noir et blanc et cela n’empêche pas que leurs photographies soient de la merde. En couleur, en noir et blanc, la pellicule, l’appareil photo, un ordinateur, Photoshop, ton école, ton éducation, tes convictions politiques, ton inclination religieuse ne te font pas à toi. Elles ne font pas un bon artiste ou photographe. Quel rapport si la photo est en couleur ou en noir et blanc ? Aucun rapport. Telle photo je l’ai prise en noir et blanc parce que je l’ai pensée dans cette couleur, avec ce manque de couleur, pas en noir et blanc. Je lui ai enlevé sa couleur. Il y a des images que je sature : cette photo par exemple, je la sature, je lui mets la couleur où je le décide. La couleur est à moi, la couleur ne me dirige pas à moi, c’est moi qui contrôle la couleur. Je la mets, je l’enlève.

C’est ce que tu fais aussi dans les contrastes de tes photographies.

Les contrastes sont ma manière de voir les choses. Cela n’a rien à voir avec la théorie. Je suis comme cela, je perçois ainsi.

L’esthétique de mes photographies est purement formelle. C’est la façon dont je travaille et dont j’arrive à transcrire mes pensées. C’est comme si tu demandais à quelqu’un de quelle couleur il peint sa maison. Il la peint en bleu parce qu’il aime le bleu et que c’est ainsi.

Dans mes photographies, le fond est neutre, plutôt sombre, de sorte que la personne qui regarde ne se laisse pas distraire par quoi que ce soit. Je m’approche beaucoup dans mes photos car c’est ce qui me plaît. Mais je lutte aussi contre cette question du style, elle m’est fastidieuse.

René Peña, de la série La Habana 1957 © Uprising Art

René Peña, de la série La Habana 1957 © Uprising Art

Tes photos sont le résultat d’un long travail…

Oui, je retravaille beaucoup mes photos. C’est quelque chose qui a évolué progressivement. Il y a dix ans, pour moi, une photographie réussie était la photographie directement. Il fallait la faire bien de suite ou jamais. Mais maintenant la photographie n’est plus qu’une matière première sur laquelle je continue à travailler jusqu’à obtenir la juste représentation de ma pensée.

Comment ce changement s’est-il donné ?

Tranquillement, doucement. Voyons voir, l’art sert à reproduire des pensées, pas la réalité. Je ne souhaite pas que l’objet qui est face à moi soit fidèle. Qu’il soit fidèlement reproduit. Ce qui m’intéresse c’est que ma pensé soit fidèle. Je veux dire que la photographie doit représenter mes idées mais pas la réalité qui est devant moi. Le peintre peint sa pensée, le photographe aussi – enfin certains photographes… D’autres pas. D’autres qui se soucient du coucher du soleil, du vert pur de l’herbe.

Quand je pense à la fraîcheur, je la reproduis comme le désire. Peut-être vais-je utiliser de l’herbe fraîche, très verte, avec de la rosée ; peut-être vais-je utiliser une tache humide sur le mur d’une vieille maison, ou encore utiliser un noir qui se lave les cheveux…

René Peña, Untitled © Uprising Art

René Peña, Untitled © Uprising Art

Quel genre d’idée représente la photographie de la théière ?

Elle parle du thé, surtout de prendre le thé, qui n’est pas un type de boisson à laquelle les cubains sont habitués. Le cubain ne boit pas du thé, il boit du café. Le cubain ne boit pas de vin, le cubain boit du rhum. Mais quand certaines personnes changent de statut social, et quand ils veulent remplacer leurs coutumes d’origine par des coutumes qui sont plus « chic », « cool », ces personnes en arrivent à faire des choses comme ça. 

René Peña, Untitled © Uprising Art

René Peña, Untitled © Uprising Art

Cette photo représente un individu qui possède une théière mais ne sait pas comment l’utiliser, alors ce qu’il fait c’est qu’il la suce.

Tu analyses les rapports aux coutumes, aux changements de la société dans l’homme. Comment ton discours a-t-il évolué au cours du temps ?

Il s’est nettoyé, il a changé parce que personne ne peut avoir un critère pour de bon. On est en évolution permanente et on doit changer. Nous nous régénérons sinon l’on stagne. En ce qui me concerne cette transition n’a pas de point d’arrivée défini.

René Peña, Untitled © Uprising Art

René Peña, Untitled © Uprising Art

Par exemple, la question d’être noir, ne m’intéresse plus à présent. Ce discours sur la négritude et l’égalité raciale ne m’intéressent plus. Je suis arrivé à un point, pas dans mes images, mais dans ma pensée où je sais que les hommes noirs nous faisons partie d’une minorité. J’ai un rôle qui fait que je sais qui je suis. Personne ne peut me remplacer, et je ne dois demander à personne de me donner quelque chose. Ce que je veux, je le prends. Je prends ce qui est à moi. Je ne fois pas faire une manifestation pour demander à qui que ce soit de l’égalité. Si je veux une chose je la prends, si tu ne veux pas me la donner je la prends car elle est à moi.

Qu’est-ce qui attire davantage ton attention ?

Maintenant, je suis plus concentré sur la société, et cela me plaît. Cette image est faite à partir d’un film appelé Kandahar, sur les femmes aux Moyen-Orient, qui se voilent et qui sont discriminées. Je résous cette tension ainsi mais je ne documente pas les choses. Je spécule à partir d’une idée. Je ne représente pas des idées pures dans mes clichés.

René Peña, Untitled © Uprising Art

René Peña, Untitled © Uprising Art

Tu n’as jamais eu recours à des modèles ?

J’ai essayé mais en vain. Je ne peux pas expliquer aux gens ce que je veux. Dans mes photos il n’y a pas de drame, pas de jeu de rôle, cherche, tu n’en trouveras pas. Les gens adoptent des postures. Dans mes photographies il y a des attitudes, mais pas dramatiques. C’est difficile d’expliquer ceci à un modèle. Seul j’ai un peu plus de liberté, c’est plus tranquille. Même dans la photo d’une oreille ou d’un morceau de peau d’un modèle, tu peux voir et sentir que le modèle pose c’est incroyable. Tu ne le décodes pas comme tel mais tu le perçois inconsciemment. La photographie est une question de chimie.

Mes photographies sont propres, cela signifie qu’elles sont sans nationalité, elles ne sont pas cubaines. Toi tu le sais, mais si quelqu’un voit ces potos dans un magazine il pensera juste que c’est une homme noir qui se prend en photo et voilà.

 

Quelqu’un dans le public lors de l’inauguration demande à René s’il a fait du théâtre. Il n’a pas voulu répondre, mais a dit que c’était la meilleure question qu’on ne lui ait jamais posé.

 

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Par Clelia Coussonnet

Octobre 2012

Crédits photographie à la une : René lorsque nous nous sommes rencontrés à Aix © Uprising