Je suis Carlos Garaicoa, un artiste cubain, formé à partir des années 1990. J’ai étudié à l’ISA et j’ai consacré une grande partie de ma carrière et de mon travail aux thèmes de l’art, de l’«architecture politique» et du design urbain. Je vis entre Madrid et La Havane.
La ville, que vous utilisez comme une source d’inspiration et aussi comme objet artistique, ses ruines, son architecture, ressemblent à un mélange entre réel et imaginaire. Vous voyez-vous comme un nouvel architecte ?

Mon intérêt pour l’architecture est né de mon intérêt pour la photographie – ce matériau et ce mode de représentation si immédiat. J’ai été très intéressé par les discussions de l’art conceptuel, sur la manière de représenter un objet et les débats pour savoir si la documentation d’une œuvre était une œuvre. Je me suis approché de la ville, j’en suis venu à représenter des villes, avec des textes et des objets centrés sur la rue. Ce que je voulais était de mettre quelque chose en retour dans les espaces publics, une chose neuve ; je voulais établir un modèle de communication différent … De cette façon, j’ai rencontré la ville. Ce fut là dans les rues, hors des galeries, que je suis tombé sur la richesse de l’architecture et la possibilité de créer des fictions parallèles à l’existence réelle des objets. La première impulsion que mon œuvre a donnée à cet intérêt pour l’architecture a été de travailler avec l’espace urbain. Je me suis ainsi intéressé aux formes des ruines, à l’idée de la nature éphémère de la ville. À l’idée de la crise de la ville elle-même – par exemple, à La Havane, où j’ai grandi et j’ai été formé.

Carlos Garaicoa, Esquina de Tejas, 2012, en la Galeria Habana © Uprising Art
Carlos Garaicoa, Esquina de Tejas, 2012, en la Galeria Habana © Uprising Art

Je n’ai pas seulement voulu parler d’un concept de ville nouvelle, d’une ville rêvée seulement par moi, mais j’ai voulu construire, et débattre sur les événements qui entourent ces villes « urbaines politico-réelles » et sur les personnes qui interagissent avec l’architecture. De cette façon, oui, c’est une nouvelle architecture. Plus que cela, j’ai essayé de construire une nouvelle notion de la réalité : celle que je vis et perçois. Je parle toujours de sensations, d’une sensation factice qui fait la lumière sur les fractures de la société et de sa la réalité réelle ; d’une sensation factice qui fait aussi la lumière sur les besoins de la ville pour parvenir à se reconstruire comme un nouvel espace. Mais je n’ai toujours parlé que symboliquement parce que je ne prétends rien construire.

Est-ce que l’architecture est le langage qui vous permet de couvrir ces thèmes dans votre art ?

Je veux créer une architecture à travers l’architecture, qui soit symbolique et capable de créer un dialogue avec l’histoire et de la société. L’architecture est un espace très riche. L’espace urbain immédiat est une merveilleuse source d’inspiration pour trouver des points de contact entre les individus.

Je commence par travailler avec un espace et un lieu où la ville est un endroit accessible de tous. Un endroit où nous pouvons toucher la texture de la ville, mais comme en y créant un « micro-monde », une ville micro. Ceci fonctionne comme une discussion réelle. C’est de cela que l’art traite : cette notion d’un «quelque chose» différent, cette quête d’une sensibilité différente, d’un monde dans lequel les gens se rapprochent et partagent le trésor d’une langue. C’est ce qui arrive avec la littérature, le cinéma et l’art : on peut en tirer des conclusions sur la vie et l’existence. Il y a des choses qui nous unissent et rendre les individus plus proches : comme un livre ou une œuvre qui relient les êtres et qui sont capables de créer un système de relations entre eux. Les arts visuels ont cette capacité et doivent être expérimentées, vécues, parce qu’elles ont une diffusion mineure et ne peuvent se reproduire autant que des livres ou des films. L’art est un matériau symbolique qui a la capacité de créer une synergie entre des personnes de nombreux lieux géographiques. Je suis intéressé par la construction de cet espace symbolique – pour lequel j’utilise de nombreux éléments de l’architecture.

Carlos Garaicoa, Principios basicos para destruir, 2008 en la KAdE Amersfoort  en la muestra Who More Sci-Fi than Us © Uprising Art
Carlos Garaicoa, Principios basicos para destruir, 2008 en la KAdE Amersfoort en la muestra Who More Sci-Fi than Us © Uprising Art

L’architecture apporte, et suppose, une mémoire aux bâtiments. Elle leur donne un pouvoir symbolique et permet la construction des discours utopiques autour de la ville et de l’espace urbain. Qu’en est-il de la mémoire individuelle dans vos œuvres ? La représentez-vous aussi ? Il semble que l’homme soit absent de vos œuvres.

La figure humaine n’est pas nécessaire pour que nous parlions d’elle. L’être humain est central dans mes œuvres. Bien sûr, nous ne sommes pas dans la tradition du portrait pur ou de la photographie documentaire. La photographie cubaine, je dois le dire, a longtemps supposé que les artistes aient une approche aux formes sociales de représentation de l’art. Ma photographie, qui date des années 1990, vient d’un moment de crise tout à fait concret et elle est différente. Jamais, et pour rien au monde, je n’ai cru en la nécessité de représenter la société cubaine. Je suis parvenu à une représentation des lieux de la ville et de sa partie la plus en souffrance, représentant cette idée de chute. Je suis animé par la nécessité de purement représenter une idée. La plupart des photographies où apparaissent des personnes ne parlaient que des bâtiments et de la nécessité d’examiner l’architecture comme quelque chose de froid et de distant. Je suis bien plus intéressé par le bâtiment et son histoire. Je n’ai jamais étudié l’architecture, c’est de la passion. Ma recherche en photographie a été très poussée car je voulais me détacher de la photographie directe et documentaire.

Ce que je cherche dans la ville est quelque chose qui n’a aucun lien avec le plan touristique de la ville, je ne veux pas montrer de lieux connus dans mes œuvres… La même chose s’est produite pour la représentation des cubains… Nous sommes progressivement passés d’une image de la révolution cubaine, en noir et blanc, comme avec Korda ou Corrales, à une représentation en couleur de « l’être cubain », touristique, superficiel, à demi-étranger et un peu naïf. J’avais pour nécessité d’éviter ce jeu de simulation. J’ai toujours souhaité éviter ces clichés de la photographie « foraine ». Ma position était d’effacer, de supprimer les éléments inutiles à la photographie. L’architecture parle des gens, de leurs besoins, de leur souffrance et de leur espoir, de la perte de foi, de l’avenir et des souvenirs individuels et collectifs… J’ai continué à travailler en ce sens. 

Votre inspiration vient-elle exclusivement de Cuba ou la rencontrez-vous ailleurs ?

Une grande partie de mon travail parle de l’architecture en général, sans besoin d’être ancrée à La Havane. Cependant, je continue à y travailler parce que cela donne un sentiment d’appartenance à l’image. En ce moment, j’expose à Madrid, au Museo del ICO, une sélection de photographie (cf. La fotografía como intervención). L’exposition a été montée dans le cadre de PhotoEspaña – dont le thème principal est « desde aqui » (depuis ici), comme pour dire « depuis le lieu ». Le thème montre comme un artiste peut se trouver dans des circonstances particulières et très locales mais établir une large discussion avec d’autres endroits. Je suis parti de cette idée pour monter mon exposition. Les œuvres exposées incluent mon travail à La Havane, mais également des œuvres que j’ai faites aux États-Unis, en Afrique, en Espagne ou au Brésil… Actuellement, je travaille aussi sur une œuvre autour de Madrid.

Ainsi, il est certain que mon œuvre a finit par être une œuvre qui parle beaucoup de La Havane, mais les pièces d’art ont cette capacité à créer leur propre public et sont une discussion autour d’images, de l’histoire, des villes et de la mémoire collective mondiale. J’ai réussi à voyager beaucoup ; cela m’a évité les circonstances d’un seul pays et a donné une autre dimension à mon travail.

 Au Centro de Arte Wilfredo Lam vous avez exposé Fin de Silencio durant la 11e biennale de La Havane. Pourquoi mentionner les noms de ces vieilles boutiques de La Havane et les subvertir était-il si important pour vous ?

C’est un rêve que j’avais depuis de nombreuses années, celui de faire des tapis. Ce matériau est tellement spécial. Je voulais voir comment il serait possible d’habiller ce matériau de quelque chose que l’on voit pour que la réalité devienne fiction. Les tapis représentent ces magasins de La Havane abandonnés. La ville raconte une histoire qui est en elle et que le passant est incapable de voir. Personne ne remarque ces magasins… Ce travail est plus une documentation photographique qu’une recherche de La Havane. Il s’agit d’un travail qui parle aussi de ma recherche documentaire dans la littérature d’œuvres qui pourraient se mettre en relation avec les noms (le texte) de ces magasins. Dans mon travail, j’ai essayé de révéler une réalité cachée. Le sol de ces bâtiments a une histoire.

Carlos Garaicoa, Pensamiento, 2011 © Uprising Art
Carlos Garaicoa, Pensamiento, 2011 © Uprising Art

Depuis de nombreuses années j’ai essayé de trouver comment faire ces tapis. Je voulais construire quelque chose de semblable au sol de La Havane, sur lequel le public marcherait, quelque chose ressemblant au sol de La Havane, battu des pas agressifs et rapides des passants… Mais en même temps, je souhaitais que ce sol porte des messages entre le poétique et le politique. Il s’agit d’un voyage à travers l’imagination, par l’écriture, la poésie et la dureté des mots de la ville.

Fin de silencio inclut des vidéos qui sont comme une série d’essais anthropologiques du pas des habitants de La Havane – dans ces vidéos on voit leurs pieds foulant les sols, on ne voit que leurs vêtements, leur manière de se chausser et le rythme avec lequel ils marchent dans la ville.  Tous les quartiers où se trouvent ces boutiques délaissées sont encore très dynamiques.

À Pabexpo, dans l’exposition HB  vous avez montré une œuvre alliant maquette architecturale et dossiers d’architectes. Vous travaillez sur de nombreux supports…

A HB, on a pu voir une œuvre connectée avec les dessins que je fais. Ce sont des dossiers d’architectes avec des poèmes absurdes, des phrases inscrites sur le bas du papier. 

Carlos Garaicoa, 2012, en HB © Uprising Art
Carlos Garaicoa, 2012, en HB © Uprising Art

Ces phrases font, sans arrêt, le contrepoint à la réalité et ce rien que par les mots qui y sont inscrits. Il n’y a pas de maquette ou de croquis d’architecture dans ces dossiers.

Carlos Garaicoa, en su estudio © Uprising Art
Carlos Garaicoa, en su estudio © Uprising Art

Mon travail est multiple en effet. J’aime avoir des photographies qui cherchent une contrepartie à mes dessins ou à mes maquettes. Les sculptures et les dessins sont des éléments supplémentaires que je réalise. Cette multiplicité de support donne de la maturité à l’image car elle peut provoquer la recherche d’un changement ou d’une altération dans l’image. En corrigeant mes dessins par exemple, je cherche à rectifier les problèmes de mes photographies originales.

Quels sont vos projets ?

Je suis impliqués dans divers « phénomènes » – tous liés à l’art. Parfois, j’aimerais trouver quelque chose d’autre… Mais j’ai une préoccupation perpétuelle autour de l’art. J’essaie de créer un studio interdisciplinaire (ndlr : il en a deux, l’un à Madrid, l’autre à La Havane) avec des architectes, des maquettistes, des designers…

J’ai aussi une série de projets de commissariat d’exposition qui vise à aider d’autres projets et à promouvoir de jeunes artistes… (Ndlr : voir l’initiative des Open Studio de Carlos Garaicoa à Madrid où des artistes cubains sont invités à exposer, ou encore l’expérience de Carlos comme curateur à la Galleria Continua récemment).

 

Par Clelia Coussonnet

Mai 2012

Crédits photographie à la une :  Carlos Garaicoa dans son studio lorsque nous l’avons rencontré à La Havane © Uprising Art