Présente-toi en quelques mots.

Au début, j’ai commencé par l’autoportrait. J’ai des œuvres très personnelles, mais d’un point de vue qui évoque la société et l’environnement. Je fais des photographies-objets, mais je suis peintre de formation, j’ai beaucoup travaillé la peinture en relation avec des objets, et maintenant je développe un autre type d’œuvres, notamment des installations.

Comment s’est déroulée cette évolution entre peinture, photographie et installations?

L’œuvre elle-même ne cesse de le demander. J’ai commencé comme peintre mais j’ai toujours relié ma peinture à d’autres matériaux comme le plomb, des fils, des cheveux, pour la symbolique qu’ils supposaient. J’aime le symbolisme du matériau lui-même dans l’œuvre: le matériau devient quasiment un objet. Je le choisis selon l’œuvre et ce qu’elle requiert pour exprimer mes idées.

Ensuite, j’ai fait des photographies en lien avec la peinture, comme ma série le Canto de Penelope (1997): les photos et la peinture dialoguaient, se répondaient. Je me suis mise à travailler ensuite les photos seules, mais en essayant toujours d’établir un jeu visuel entre ce qu’est la peinture et ce qu’est la photographie. J’aimais que les photos produisent une certaine ambiguïté. Mon intention était de provoquer un jeu entre le réel et l’irréel.

Aimée Garcia en Phot'Aix © Uprising Art

Aimée Garcia en Phot’Aix © Uprising Art

De là a surgi un élément dans mon travail. J’ai brodé les photos avec du fil. Ça m’a menée à travailler des objets en fer brodés avec du fil. J’ai fait une série de casseroles en fer brodées.

Je ne me considère vraiment pas comme une photographe par exemple, je suis une artiste plastique. La photographie, je l’utilise comme un moyen parmi d’autres, et j’utilise le moyen que je veux utiliser indépendamment de l’idée que je veux représenter.

Quel type de discours peux-tu établir à travers l’usage récurrent de la broderie dans ton œuvre?

Dans un premier temps je recherchais quelque chose de la tradition, des femmes qui brodaient. J’ai continué à l’utiliser en ce sens, et je l’ai approfondi plutôt dans le sens de l’ardeur. La tradition est le prétexte symbolique pour parler de la patience, de l’attente, de la quotidienneté. Utiliser la broderie dans mon travail crée une esthétique qui a à voir avec un cycle qui se maintient.

Pendant la biennale pour le projet Detrás del muro sur le Malecón, j’avais une installation: deux femmes brodant un tapis noir, par référence justement à cette patience, et en plus la pièce s’est faite dans un lieu symbolique de la vie cubaine: le Malecón.

Dans l’exposition HB de la 11ème Biennale de La Havane, certaines de tes œuvres qui ont été présentées, sont brodées en fer sur des objets qui n’étaient plus domestiques, mais sur des ballons de baseball et sur des vêtements de bébés…

Les vêtements font partie d’une œuvre de 2010 qui a été exposée dans la Galerie Villa Manuela en décembre 2010 à l’occasion de mon exposition El Jardín de la intolerancia. J’ai utilisé des images de fleurs comme prétexte pour parler de la société. J’ai pris des photographies de couleurs différentes, je les ai toutes imprimées sur toile, et je les ai rendues rouges. Sur le mur de la galerie, il y avait des pierres qui tombaient, comme une métaphore d’une pluie d’illusions. Et l’exposition terminait avec les vêtements de bébé par référence à la protection. Ils étaient le symbole de la nécessité de venir au monde blindé, protégé.

Aimée Garcia en HB © Uprising Art

Aimée Garcia en HB © Uprising Art

Les ballons de baseball sont de 2012. Le ballon est un jeu machiste. Utiliser cette référence m’a permis de parler de la masculinité et de la féminité.

Le thème de la femme dans le domaine domestique est important pour toi ?

Tu as dit également que l’autoportrait avait été un point de départ. Ça semble avoir changé avec le temps. Ton travail est-il moins autoréférentiel ?

Je n’utilise plus l’autoportrait d’un point de vue visuel. Je continue néanmoins à faire quelque chose de très personnel. Ce n’est pas autobiographique mais personnel dans la réflexion que j’ai concernant le monde qui m’entoure. C’est comme partir de ma propre expérience pour parler d’autres choses. La femme est présente dans mon œuvre mais pas parce que je veux en faire une œuvre féminine ou féministe. C’est quelque chose que j’ai incorporé en moi que j’utilise pour parler des idées qui m’intéressent, pour arriver à la question de la société, et du contexte.

Retournons à ton œuvre photographique exposée en ce moment à Phot’Aix. La série Atributo qui y est présentée représente des femmes avec des masques dans une esthétique classique et entourées d’objets symboliques.

Cette série de photos de 2004 est très liée à la peinture. Je suis partie de masques en bois sculptés et peints que j’ai ensuite utilisés dans les photographies. De nombreuses personnes me demandent si ce sont des photos retouchées, absolument pas, le masque est déjà sur le modèle.

Aimée Garcia en Phot'Aix, serie Tributo © Uprising Art

Aimée Garcia en Phot’Aix, serie Tributo © Uprising Art

Cette série évoque les attitudes et postures qu’adopte l’individu face à des moments précis de la vie. Ça traite de l’individu dans la société et le contexte qui est le sien. C’est pourquoi toutes ces images dépeignent un jeu entre le masque et des objets très symboliques et très significatifs, et une personne qu’on arrive jamais à voir réellement.

Quelle signification attribues-tu à ces objets? La série évoque un jeu de cache-cache.
Tu changes aussi la couleur du fond, du noir au rouge dans certaines photos.

Les poupées et l’enfant rappellent tous deux l’enfance et la maternité. Ils sont liés aussi aux souvenirs, à la mémoire.

Aimée Garcia en Phot'Aix, serie Tributo © Uprising Art

Aimée Garcia en Phot’Aix, serie Tributo © Uprising Art

Concernant l’épée, cet objet évoque l’affrontement constant avec la vie de tous les jours. Elle se convertit en un symbole de la lutte dans la vie quotidienne pour s’affirmer comme individu.

Aimée Garcia en Phot'Aix, serie Tributo © Uprising Art

Aimée Garcia en Phot’Aix, serie Tributo © Uprising Art

Le livre, c’est la connaissance, la transmission du savoir.

Et enfin le masque. Ce masque est l’attitude qu’adopte l’individu dans la vie, il peut les utiliser ou non dans des moments déterminés.

J’ai en effet changé la couleur de fond: ça m’intéressait plus d’être concrète avec l’objet en lui-même sur les fonds noirs pour que l’individu ne ressorte pas trop. Avec le fond rouge, on s’approche plus du symbolisme de la vie ou de la passion. Contorsión par exemple, parle de la manière dont on cherche une sortie ou une attitude face à une situation, ça a plus à voir avec la manière d’agir dans la vie.

On dirait ton visage sur le masque…

C’est parce que je suis peintre de formation. Mon point de départ a toujours été l’autoportrait. Non parce qu’il est autobiographique, mais plutôt autoréférentiel. Là je parle de la société et du contexte qui nous entoure.

La question du mirage est-elle importante dans Atributo? Il y a deux photographies qui effleurent ce thème, celle où une femme tient un miroir, et celle où une femme regarde à travers une loupe.

Dans la photo avec le miroir, la femme se regarde dans le miroir mais la personne qu’elle voit n’est pas elle mais un reflet du masque qu’elle porte…

A travers la loupe, la femme cherche un autre regard sur elle qui puisse être dirigé vers le spectateur dans un jeu d’échanges de regards, ou au contraire dirigé à elle-même et à son intériorité.

J’aime jouer avec ces symboles, qui rappellent un langage symbolique proche de celui utilisé pendant la Renaissance.

Par Clelia Coussonnet

Mai-Octobre 2012

Crédits photographie à la une : Aimée Garcia à Aix © Uprising Art