Interview réalisée par Uprising pendant le festival de photographie Phot’Aix, qui se déroule actuellement dans la ville d’Aix-en-Provence, France, jusqu’au 18 novembre 2012.

Ta série Camuflajes aborde la thématique militaire et se compose de plusieurs types d’œuvres – performance, vidéos, sculptures en incluant les photographies que nous voyons ici.

Tout est parti d’une expérience très personnelle, celle d’avoir été soldat en Angola, ainsi que de la chute des Twin Towers. C’est un événement qui m’a fortement influencé : j’ai réalisé que ça allait produire un changement mondial sans précédent. D’une certaine façon, Cuba a été désigné comme l’un des pays de l’axe du mal. J’avais très peur parce que je savais que de nouvelles guerres allaient se produire. J’ai commencé ma série Camuflajes, et surtout à surveiller ce qui se passait. Si je me souviens bien une des premières pièces était Visionario, où l’on voit un soldat qui surveille l’espace armé de rouleaux de papier toilette. J’ai d’abord développé cette œuvre comme performance puis comme photographie. Dans cette combinaison les photographies étaient plutôt une représentation publicitaire, comme une affiche promotionnelle, pour mes performances. Elles servaient presque uniquement de documentation à l’action. C’était aux environs de 2002-2003. Et à partir de là elles ont gagné en importance comme photographies en elles-mêmes. Lenguaje, Maleza étaient des photographies.  

Adonis Flores, Maleza © Adonis Flores

Adonis Flores, Maleza © Adonis Flores

En ce qui concerne la conception technique de l’image justement, et pas seulement le contexte, quelle est ta manière de la créer ?

Je construis mes images à partir d’idées. Les photos je les prends moi, mais n’importe qui peut prendre mes photographies si j’en suis l’objet principal et si c’est moi qui dirige cette personne. Une grande partie de ces photos ont été prises par Marianela [ndlr Orozco, artiste cubaine] ou dans d’autres cas par des photographes qui ne sont pas liés au monde de l’art. Cependant, même si je suis face à l’appareil, je dirige le moindre détail, je dis ce que je veux, avec quel angle ou quelle lumière prendre la photo. Je leur demande de prendre des dizaines de photos, que je sélectionne après coup. Pour obtenir la photo que l’on désire, on peut en faire plus d’une centaine, et n’en choisir qu’une seule, la plus adaptée à mes intentions. Il y a beaucoup de photos qui sont retravaillées sur Photoshop, comme la série de crânes où j’ai du apporter des modifications à l’image pour obtenir une forme ou un effet déterminé. Parfois, pour modifier une image, je dois construire un objet ou une structure particulière que je traite ensuite dans Photoshop.

Est-ce que l’utilisation des crânes est une référence à la mort, à l’imitation de la mort, ou tu les as choisies plutôt pour la violence inhérente qu’elles dégagent ?

Les crânes se référent à de nombreuses images clichés, elles sont liées à certaines idées, et elles évoquent la mort, bien entendu. La pièce Estrellado fait référence à l’impact de l’idéal, elle parle de comment l’on peut mourir pour un idéal, ou de comment l’on se convertit en homme mort lorsque nos idéaux meurent. Dans Fortaleza (forteresse), le titre même est une description ironique de la forme de cette image car il n’y a pas d’idéal à défendre, il n’y a qu’un os, sans matière, gris, il n’y a rien à défendre ni à protéger. C’est au culte du vide que j’ai voulu faire référence avec ces images lorsque je les ai réunies dans mon exposition Memorial

Adonis Flores, Incubación, 2008 © Adonis Flores

Adonis Flores, Incubación, 2008 © Adonis Flores

Les photos des crânes et les idées qu’elles évoquent sont pour moi des représentations de l’idée de « perte ». Quand le “periodo especial” a commencé et que le système socialiste est tombé dans les années 90, j’ai sentis une chute, comme si quelque chose mourrait en moi. Je crois que c’est une série que je suis parvenu à concevoir après avoir laissé passer du temps. J’y suis arrivé après de nombreuses réflexions que j’ai laissé mûrir. Il s’agit d’un processus de travail qui n’a pas été lancé comme dans la série précédente seulement avec la chute des tours et mon expérience personnelle, mais qui s’est fait ainsi à cause de mon processus de création. Je n’ai pu travailler sur cette série de crânes que lorsque ma série Camuflajes a été bien avancée. Celle-ci m’a ouverte à de nouveaux chemins dont j’avais besoin à un moment déterminé au sein de cette série. C’est alors que ces réflexions ont évolué, qu’elles se sont déplacées et ont abouti à la création de mes œuvres avec des crânes et avec des bottes.

J’ai encore de nombreuses œuvres de Camuflajes à faire. Je les écris, parfois je les vois… et alors je me dis qu’il en reste trop à faire !

Tu voudrais les faire ou tu as d’autres projets ?

Une priorité s’établit entre des pièces données selon le moment. Maintenant, je fais plutôt des œuvres tridimensionnelles, qui sont toujours liées à cette thématique militaire. Comme Pelotón – une boule d’où émergent des bottes, ou comme Crisálida. Jai des œuvres qui fusionnent. J’ai réalisé une sculpture de « bottes pour mains » que j’utilise aussi dans des performances. Elles fusionnent entre photos, sculptures, vidéos ou performances, mais peuvent aussi fonctionner comme œuvres indépendantes ou en collectif dialoguant avec d’autres types de travaux.  

Adonis Flores, Crisálida, 2008 © Adonis Flores

Adonis Flores, Crisálida, 2008 © Adonis Flores

Dans tes œuvres tridimensionnelles tu choisis le cuir comme matériau. Était-ce une décision qui se rapporte à la matière elle-même, à sa dureté, ou plutôt a son sens et à ce qu’elle dit du militaire ?

Les bottes ont une signification militaire très forte. Dans ce cas, je n’ai pas travaillé avec le concept de la matière elle-même. J’ai plutôt utilisé la forme et le sens de l’objet choisi. Les bottes sont réellement des métaphores du pouvoir, elles montrent l’espace qu’elles écrasent… Dans l’armée, le soldat n’est rien d’autres qu’un numéro. L’armée est composée de numéros.

C’est quelque chose qui ressort de tes photographies, on sent que tu y dépeins l’homogénéisation de l’armée, et du soldat. Quelle esthétique cherchais-tu dans cette série ?

J’ai cherché quelque chose de très simple, avec des fonds neutres. Le concept de l’œuvre se situe dans le personnage, en tenue de camouflage, et avec la pose qu’il adopte, et donc représente. C’est une image peut-être un peu hiératique – dans le sens où elle ne possède pas vraiment de poésie mais est empreinte de rigidité. C’est une rigidité qui fait partie du propre discours militaire. Et en même temps c’est une rigidité qui est ridiculisée ou déformée, comme avec le clown, des fleurs, une langue. C’est la même chose avec les crânes.

La violence est seulement suggérée…

Cela me semble bien car l’acte de faire quelque chose de vraiment violent ne serait pas drôle et intéressant, me semble-t-il. Ce serait une réitération. Bien qu’elle puisse être suggérée dans certains gestes subtiles, comme dans les expressions faciales qui dégagent une certaine violence, elle n’est mais pas évidente, et se retranscrit par beaucoup d’humour.

J’utilise la fusion des significatifs dégagés. La couronne de fleur réfère à la mort, à l’acte de mise en bière, on la place sur un cercueil généralement. Mais ici il s’agit presque de jouer avec la mort (de se jouer de la mort) en la contournant, car parce qu’on ne voit jamais un militaire danser le hula-hoop. Pour Oratorio je joue avec l’idée de beau. Le beau peut être un discours dans lequel tout n’est que mensonge, et dans ce cas le beau n’est qu’un atour, qu’une décoration. Le concept des mots sont très forts. Bien parler aide à faire des choses laides. C’est une manière de masquer la violence et l’agression. C’est politique. C’est une œuvre politique mais où les choses sont fluides. Attention parce que quand il s’agit de politique, il y a toujours des gens qui pensent «de quel côté êtes-vous ? ». Pour moi ça n’a rien à voir avec prendre partie mais plutôt avec parler d’un sujet sensible qu’est la guerre.  

Adonis Flores, Oratoria, Aliento (al revés), Mascarada, Lenguaje y Honras fúnebres en Phot'Aix © Uprising Art

Adonis Flores, Oratoria, Aliento (al revés), Mascarada, Lenguaje y Honras fúnebres en Phot’Aix © Uprising Art

Une guerre inutile, presque une plaisanterie ?

Eh bien oui, on pourrait le dire. C’est un théâtre où les balles pénètrent dans une chair véritable, où les feux d’artifice d’une nuit te rendent aveugle à vie. Bien que chaque règle ait son exception, ce n’est pas pour cela que la guerre est toujours inutile, mais oui toujours injuste et injustifiée, évitable et qui doit être évitée. L’homme a de nombreuses années de civilisation derrière lui mais n’est pas capable de trouver des solutions diplomatiques. La flexibilité devrait avoir plus de poids dans notre temps avant d’atteindre une telle irrationalité. Je sais aussi que beaucoup de fois il n’ya pas de telle irrationalité, mais qu’il n’y a que des prétextes, des plans qui correspondent à des intérêts cachés, où les affaires priment plus que la raison.

Quel effet te procure de présenter un tel travail hors de Cuba ? Les différences de réaction du public doivent être intéressantes…

C’est important car chaque contexte t’apporte des discours et retours différents. Les gens l’accueillent de manières différentes, mais je n’ai jamais posé beaucoup de questions à ce sujet. Le public part de l’information qu’on lui communique et qu’il assume comme telle. Je préférerais qu’il se mette à créer à partir des images qu’il voit et j’aimerais écouter les histoires propres qu’il en tire. Parfois certaines personnes peuvent avoir un discours ou une pensée plus forte que celle que l’on a exprimée.

Mais pour moi, un artiste est défini par l’idée que l’on peut s’imprégner de son œuvre sans avoir à en parler. Alors oui bien sûr quand on expose on reçoit toutes sortes d’interprétations, elles m’intéressent mais je n’en ai pas réellement besoin.

Tes autres projets sont-ils toujours liés au militaire ?

Ma dernière pièce Fe – qui était exposée au malecón de La Havane entre mai et août – a à voir avec la croyance, la croyance en quelque chose.

Adonis Flores, Fe, 2012 © Adonis Flores

Adonis Flores, Fe, 2012 © Adonis Flores

Tout à coup, cette croyance est détruite, est oxydée. Elle se meurt. Elle résonne en l’homme, et cette idée s’apparente à la guerre, en ce qu’elle a à voir avec une disparition, un « meurtre » mais aussi avec la capacité de résilience de l’être humain avant tout.

 

Découvrez une présentation de l’artiste sur notre portail.


Par Clelia Coussonnet

Octobre 2012

Crédits photographie à la une : Adonis Flores devant ses oeuvres au festival lors de notre rencontre à Aix © Uprising Art

 

http://www.fontaine-obscure.com/pages/photAix/PhotAix2012.htm