Interview réalisée par Uprising suite au festival de photographie Phot’Aix, qui a eu lieu à Aix-en-Provence, France, du 3 octobre au 18 novembre 2012.

Adrian, pourrais-tu te présenter brièvement, nous donner quelques éléments conceptuels sur ton travail.

Je m’appelle Adrian Fernández, je suis artiste et je fais principalement de la photographie. Je suis diplômé de l’Instituto Superior de Arte, je vis et travaille à La Havane.

En ce moment je travaille surtout sur la photo en studio. Mon travail a à voir avec l’image comme élément identitaire. Je poursuis l’image qui définit l’identité d’un groupe ou d’un secteur social à La Havane ou à l’extérieur, à travers des éléments qui la définissent le mieux du point de vue iconographique.

Dernièrement, ta série Del ser o del parecer a été exposée au festival Phot’Aix, France, et au festival Photo Phnom Penh, Cambodge. Elle fait partie d’un long travail que tu développes depuis plusieurs années. Quand as-tu commencé cette série ?

La série Del ser o del parecer est la troisième étape d’un processus qui m’a conduit à aborder différentes approximations sur un certain contexte de la réalité cubaine actuelle. Je voulais chercher une image différente de Cuba, différente de celle qu’on voit tout le temps, que ce soit l’image projetée politiquement et officiellement dans les journaux et les revues du gouvernement, ou dans les revues et catalogues de tourisme qui promeuvent le pays des tropiques, avec des plages et un climat fantastiques. Je voulais représenter une image de la réalité cubaine plus complexe et qui échappe aux stéréotypes déjà diffusés.

Adrian Fernández Milanés, serie Del Ser o el Parecer , 2009 © Adrian Fernández Milanés

Adrian Fernández Milanés, serie Del Ser o el Parecer , 2009 © Adrian Fernández Milanés

On connait déjà le secteur de La Havane coloniale, qui est une partie de la ville très détériorée, matériellement et socialement. Ce secteur a été photographié une infinité de fois, on l’a vu dans des publications, de nombreux artistes l’ont utilisé comme thème d’inspiration pour leur travail, et il a généré une image liée au thème de la pauvreté et du manque matériel, qui est réel et présent.

Ces arguments m’ont servi pour être conscient et déterminé à l’heure de choisir un autre contexte au sein de la ville. Je me suis enfoncé dans un secteur de la ville qui ne se voit pas tellement, qui est maintenu relativement isolé, qui ne correspond pas à l’image officielle qu’on projette du pays : ce sont les quartiers résidentiels construits dans les années 40 et 50, situés dans les quartiers de Miramar, Siboney ou le Nuevo Vedado. Ces quartiers ont été construits pour la classe moyenne haute. Quand tu observes les constructions ce sont des espaces étendus avec diverses commodités, conçus pour un secteur qui affichait à l’époque un pouvoir économique croissant. D’une certaine manière on pourrait dire que ces maisons sont plus liées au paradigme de l’American way of life. Ce secteur existait avant la Révolution, et à son triomphe, cette partie de la ville s’est transformée en un projet social antagonique. Ces constructions représentaient alors le projet social contre lequel se hissait la Révolution.

La première partie correspond à la série Estilo de vida avec une perspective assez documentaire…

J’ai commencé à photographier toutes ces maisons depuis la façade, depuis un angle très objectif, frontal, ce sont des images en noir et blanc. Ça m’intéressait de me placer dans une perspective très documentaire, en me plaçant dans le contexte tel qu’il était.

Adrian Fernández Milanés, serie Estilo de Vida, 2007-09 © Adrian Fernández Milanés

Adrian Fernández Milanés, serie Estilo de Vida, 2007-09 © Adrian Fernández Milanés

Quand tu passes dans ces quartiers, de chaque côté tu es entouré par des propriétés encerclées de grilles, de murs, qui ne te laissent pas voir la maison, ou juste de maigres détails. Cette image m’intéressait parce qu’elle répond à une dynamique sociale qui correspond à un processus d’isolement et d’incompréhension de la réalité publique. Les personnes qui vivent dans ces maisons – et/ou qui y sont restées depuis le triomphe de la Révolution – ont essayé tant qu’elles pouvaient de préserver leurs valeurs esthétiques, sociales et idéologiques. Et les nouvelles personnes qui sont arrivées ont assumé les mêmes valeurs esthétiques et sociales que cette classe plus aisée, se légitimant ainsi comme faisant partie de ce secteur.

Ça a généré mon premier groupe de travail (Estilo de vida) qui sont les façades de ces maisons. C’est un travail qui fait référence aux maisons, au style architectural et au contexte dans lequel elles sont. Néanmoins, à partir de la position de la façade, tu as peu d’information de ce qu’il peut se passer à l’intérieur. De ce point de vue on expérimente la séparation entre l’espace public et l’espace privé. Les personnes qui vivent dans ces maisons essaient de voir le moins possible l’extérieur et en même temps d’être le moins vues possible depuis l’extérieur.

Adrian Fernández Milanés, serie Estilo de Vida, 2007-09 © Adrian Fernández Milanés

Adrian Fernández Milanés, serie Estilo de Vida, 2007-09 © Adrian Fernández Milanés

Cependant, quand je travaillais sur les façades je me suis rendu compte que mon idée était incomplète, je documentais une partie du contexte mais il me restait beaucoup à dire.

Comme as-tu fait pour débuter Retrato – ton deuxième groupe de travail – et pénétrer dans ces maisons?

C’est avec curiosité que j’ai commencé à visiter ces maisons, à présenter le projet aux familles qui les habitaient, à expliquer mes intentions et essayer de photographier l’intérieur de ces maisons. J’ai eu l’opportunité de le faire dans plusieurs d’entre elles, mais certaines refusaient.

Dans certains cas, des amitiés m’ont recommandé à certains foyers, ce qui me donnait une certaine crédibilité. A mesure que je rassemblais un groupe de travail, j’avais déjà des images pour montrer et expliquer mes intentions.

Arriver à l’intérieur des maisons était toujours surprenant pour moi. C’était complètement différent et mon travail résultait d’un long processus de maturation. Ça m’a pris du temps pour comprendre et élucider quels étaient les éléments clefs qui synthétisaient l’intérieur de la maison et leur relation avec ses habitants. Au début quand tu rentres dans une maison, tu ne connais rien de l’espace et de tout ce qui s’y trouve. Les divers objets de la décoration se succèdent de telle manière que sélectionner les détails qui synthétisaient au mieux la décoration et le caractère de la maison fut un processus ardu, avec de nombreux essais et erreurs.

Adrian Fernández Milanés, serie Retrato, 2008-2010 © Adrian Fernández Milanés

Adrian Fernández Milanés, serie Retrato, 2008-2010 © Adrian Fernández Milanés

A ce moment la photographie en noir et blanc n’avait pas de sens. A l’extérieur, quand je photographiais les façades, c’était cohérent parce que ça correspondait au manque d’information que j’avais. À l’intérieur, les couleurs étaient une manière de représenter un genre esthétique.

C’est donc la première chose que j’ai eu à changer : j’ai dû assumer la photographie en couleur parce que c’était le moyen qui permettait le mieux de capturer toutes les textures et les couleurs qui cohabitaient dans la décoration intérieure de la maison. J’ai commencé à évoluer vers la photographie d’étude, le fait d’introduire une illumination artificielle sur ces images a été un élément important. Ça m’a aidé à obtenir des images plus efficaces, évoquant les références des revues de décoration intérieure, dans cette série Retrato. Mais en même temps, quand tu commences à reconnaître les objets représentés, tu te rends compte que les références ne sont pas les mêmes que dans un ‘digest’ de décoration intérieure. Ces objets sont d’un design moderne des années 50 – 60 plus que contemporain. Cela indique jusqu’à quand les références esthétiques de cette classe sociale ont évolué, et quand elles ont été congelées. Elles sont emblématiques d’un processus d’isolement que ces personnes ont commencé à vivre, en se liant plus intimement à ces objets qui eux seuls avaient un passé social, esthétique et idéologique.

Tout au long de ce processus je me suis rendu compte des schémas décoratifs qui se répétaient d’une maison à l’autre. J’ai toujours voulu maintenir le même contexte, c’est quelque chose que j’avais clairement posé dès le début. Je n’essayais pas de documenter cette partie de Cuba qui vit bien et de la comparer avec une autre. Non, parce que l’autre a déjà été photographiée.

J’ignorais tout de cette autre classe, derrière ces façades, et c’est pour ça qu’elle m’a tant attiré. Pour moi cela correspondait au processus de reconnaître, revisiter ces lieux, et comprendre une image plus complexe du contexte cubain.

Adrian Fernández Milanés, serie Retrato, 2008-2010 © Adrian Fernández Milanés

Adrian Fernández Milanés, serie Retrato, 2008-2010 © Adrian Fernández Milanés

Ces schémas esthétiques, avec un certain goût pour le kitsch, et l’approche des objets décoratifs marquent ta troisième série, la plus présentée de l’ensemble de ce travail.

Ces objets qui se répétaient plus ou moins m’ont conduit à arriver à la troisième étape, la série Del ser o el parecer. J’ai commencé à collectionner les objets qui étaient au centre des tables des maisons et que j’avais photographiés : des assiettes, des bols, des verres, des cruches, des fleurs, des napperons, des rideaux, des morceaux de meubles, des textures, des fruits en tout genre. C’est à ce moment que j’ai commencé le travail d’étude photographique.

Il y avait quelque chose de surréaliste dans ce travail : la qualité matérielle de ces objets, qui étaient tous artificiels sans exception, en plastique dans leur majorité. Je me suis demandé quel était le sens d’avoir quelque chose comme ça au centre de la table d’une maison si ça n’était pas pour projeter et préserver une image pour ne pas qu’elle se détériore. Ces fruits et fleurs artificiels ne meurent pas, il n’y a pas à les changer. Cette image accolée à l’héritage culturel de l’individu et de son groupe familial se préserve et demeure.

Adrian Fernández Milanés, serie Del Ser o el Parecer , 2009 © Adrian Fernández Milanés

Adrian Fernández Milanés, serie Del Ser o el Parecer , 2009 © Adrian Fernández Milanés

J’ai commencé à collectionner ces objets pour pouvoir les photographier. J’étais là à un carrefour : ou bien je pouvais les combiner esthétiquement de manière plus personnelle, ou bien je pouvais les combiner en apprenant et assimilant l’esthétique de ces familles. Évidemment j’ai opté pour la seconde option.

J’ai essayé de capturer ce visuel et cette esthétique de ce circuit dans le Cuba d’aujourd’hui, un circuit qui a son identité : il a une esthétique liée à une certaine idéologie et à des biens sociaux.

On peut aussi regarder ce projet du point de vue de la photographie cubaine qui a une esthétique très marquée avec la « photographie épique » de la Révolution. Elle est géniale et promeut la Révolution de la meilleure manière possible avec une image romantique et idyllique des leaders et des changements sociaux. Cela marque le schéma qui fait aujourd’hui toujours partie de l’image de Cuba à l’extérieur. Ce sont des images qui ont été répétées des milliers de fois dans des publicités, des expositions, des catalogues, des livres. Ça donne un certain angle puisque après dans les années 60-70 de nouveaux photographes se sont intéressés aux espaces marginaux, à ce qui était incorrect au sein du système, générant un visuel impliqué dans l’état décadent de certains secteurs sociaux de la ville. Dans les années 80 déjà des artistes pratiquent la photographie d’un point de vue plus conceptuel avec des problématiques existentielles de la société cubaine… Ce sont des arguments qui ont fait que je suis allé dans cette direction, pour revisiter ce contexte isolé.

Le genre de la nature morte est très présent dans ma dernière série, je l’utilise comme un jeu parce qu’il connote apparemment une attitude plus conservatrice. C’est quelque chose de conscient, je l’assume comme quelque chose de réfléchi dans mon travail. D’un autre côté, la photographie telle que je la travaille a des couleurs saturées, des textures baroques, qui se répètent dans l’objet lui-même ou dans le fond sur lequel il est pris en photo.

Adrian Fernández Milanés, serie Del Ser o el Parecer , 2009 © Adrian Fernández Milanés

Adrian Fernández Milanés, serie Del Ser o el Parecer , 2009 © Adrian Fernández Milanés

Ce travail n’est pas si récent mais est assez promu.

Montrer des objets, des maisons, des murs, des meubles permet de parler de l’humain sans le voir. Ça t’intéresse de véhiculer dans ton œuvre un récit sur des histoires personnelles et des mémoires qui portent en elles-mêmes ces objets ?

Les objets sont comme une seconde peau, ou peut-être comme une troisième, après les vêtements. D’abord il y a ton corps, ta peau naturelle ; ensuite il y a tes vêtements et finalement les objets et les choses qui t’entourent.

Les objets parlent de tes références sociales et esthétiques, de tes goûts et inclinaisons matérielles. A Cuba il y a une relation différente avec les objets qu’en Europe par exemple. Ce sont des antiquités qui ont survécu à tous les changements et à toutes les vicissitudes cubaines de ces 50 dernières années. Les gens entretiennent des relations intimes avec ces objets. Le lien matériel se transforme en un lien sentimental car ces objets ne sont pas remplaçables. Ça n’est pas possible d’aller dans un magasin pour le remplacer. Beaucoup de personnes ont accumulé ces objets avec amour. C’est quelque chose de complètement différent de la relation qui existe dans les grandes sociétés de consommation où la vie et l’usage de ces objets sont beaucoup plus limités et pragmatiques.

A Cuba c’est une relation plus sentimentale.

Depuis cette série, qui est une accumulation, tu as développé un autre travail, plus spécifiquement centré sur les fruits et les fleurs artificiels.

Oui, la série De la posibilidad estética del vacío suit dans une certaine mesure la ligne de travail de la série Del ser o del parecer mais à un niveau plus ambigu du point de vue visuel et conceptuel. Je me concentre sur un seul élément. Si les images de la série précédente sont baroques, pleines de texture et de couleurs, cette série est totalement différente parce qu’elle va à l’extrême opposé, c’est une image plus propre avec une esthétique épurée. Elle se concentre sur un seul objet artificiel, un fruit ou une fleur, en essayant de souligner et de révéler la texture qui en fait un faux objet.

Adrian Fernández Milanés, serie De la posibilidad estética del vacío, 2011 © Adrian Fernández Milanés

Adrian Fernández Milanés, serie De la posibilidad estética del vacío, 2011 © Adrian Fernández Milanés

Je voulais trouver un sens à cet objet artificiel qui semble être quelque chose mais, si tu t’en approches, tu te rends compte qu’il est inévitablement artificiel. Je joue avec cette couche très légère du matériel qui le fait paraître à quelque chose qu’il n’est pas. Peu importe à quel point c’est accepté puisqu’au final c’est toujours une image.

Je dois dire que je ne suis pas un passionné des fruits ni des fleurs artificielles, c’est simplement le prétexte que j’ai trouvé pour visualiser certains concepts.

Adrian Fernández Milanés, serie De la posibilidad estética del vacío, 2011 © Adrian Fernández Milanés

Adrian Fernández Milanés, serie De la posibilidad estética del vacío, 2011 © Adrian Fernández Milanés

A part ce portrait extérieur et intérieur des quartiers Nuevo Vedado, Miramar, ou Siboney, quels autres projets as-tu développé ?

Je ne suis régi par aucune manière déterminée de faire de la photo. J’aime changer et me dédoubler en essayant de faire différents types d’images dans des contextes variés. Il y a toujours des schémas, mais j’aime générer des visualités diverses. Je ne m’implique pas dans une manière de faire définie.

Epilogo est un travail que je vais exposer en milieu d’année prochaine. La visualité change beaucoup. J’essaie de définir une image qui définisse les Cubains, mais j’échoue toujours. Une telle image n’existe pas parce qu’il y a une infinité de contextes qui forment les gens, à quoi s’ajoute le caractère propre à l’individu.

J’ai commencé cette nouvelle série mi 2011 juste avant de venir aux États-Unis, en juillet – de manière presque hâtive mais je préférais le faire ainsi, pour ensuite avoir le temps d’en critiquer le résultat.

Epilogo traite du cabaret Tropicana de La Havane, dont la période dorée fut dans les années 40 et 50, mais qui demeure néanmoins un lieu très actif aujourd’hui.

C’est par pur hasard que j’ai travaillé sur ça : le directeur des relations publiques de Tropicana voulait m’embaucher pour prendre des photos de mode du cabaret. J’étais à la fois très curieux et sceptique. J’avais des images d’enfant des danseuses, une image un peu décadente. A mesure que j’ai connu le lieu et que j’ai compris comment il fonctionnait, je me suis rendu compte que c’était un lieu très intense. Sa visualité est tellement, mais tellement stéréotypée qu’elle est unique et géniale. J’ai réussi à photographier les magasins et les vestiaires.

Adrian Fernández Milanés, serie Epílogo I, 2011 © Adrian Fernández Milanés

Adrian Fernández Milanés, serie Epílogo I, 2011 © Adrian Fernández Milanés

Comme je l’ai dit, j’aime rechercher une autre image de Cuba, avec Epilogo je vais à l’autre extrême avec l’image la plus stéréotypée, de l’île des tropiques, avec des femmes sauvages d’une beauté exubérante habillées avec exotisme, avec de la musique excitante, tout bien romancé et mystérieux. C’est une visualité qui répond à une certaine iconographie dont les antécédents remontent aux périodes coloniales.

Dans ces images, j’ai inclus tous les éléments qui peuvent se trouver sur la scène du club Tropicana, principalement la lumière et la couleur. J’ai beaucoup travaillé avec des filtres de couleur qui soulignent beaucoup le caractère très « transcendantal » de l’esthétique de Tropicana. Je voulais travailler avec le thème du stéréotype. Je mélange des éléments de la photo de mode ou de la publicité.

Après des détails, j’ai voulu faire un inventaire des looks mais avec les tops modèles et les danseuses de Tropicana, dans Epilogo II. C’était comme photographier des poupées dans des postures déjà connues et rebattues.

Adrian Fernández Milanés, serie Epílogo II, 2011 © Adrian Fernández Milanés

Adrian Fernández Milanés, serie Epílogo II, 2011 © Adrian Fernández Milanés

C’est une série de travaux avec une production très exigeante tant dans les sessions photographiques que dans la postproduction. Quand tu travailles avec des gens, c’est toujours difficile parce qu’il y a des références physiques qui te donnent du caractère et qui sont des éléments avec lesquels le public peut facilement jouer. Les objets ou les détails sont des éléments plus abstraits. L’expression et la pose étaient très travaillées.

18 décembre 2012

Interview par Clelia Coussonnet

Crédits photographie à la une : Adrian Fernández Milanés © Adrian Fernández Milanés.