Lancé par Edouard Duval-Carrié, artiste et commissaire d’exposition haïtien, à qui nous consacrerons prochainement une interview, le projet The Global Carribean - qui comporte 5 volets dont 3 ont déjà été dévoilés – a fait le tour de la planète de Sète, à San Juan et à Miami. A l’occasion d’une visite commentée qu’elle a réalisé à la Fondation Clément, en Martinique, où The Global Carribean est exposé jusqu’au 15 juillet et où Edouard Duval-Carrié a animé l’inauguration du 9 mai dernier, Dominique Brebion nous fait partager son analyse et son appréciation de ce 1er volet dédié à la création caribéenne :

« Global Caribbean, focus sur la création visuelle contemporaine de la Caraïbe, conçu par l’artiste et curateur haïtien Édouard Duval- Carrié, après avoir été présenté au Little Haïti Cultural Center de Miami en 2009 au moment d’Art Basel puis au Musée d’art contemporain de Porto Rico de février à mai 2011, achève son périple à la Fondation Clément en Martinique où l’exposition reste visible jusqu’au 15 juillet. Son titre insiste sur la connexion de l’archipel antillais avec le monde et sur sa capacité à transcender ses frontières géographiques comme le signalent aussi d’autres expositions de cette décennie 2000. Il s’agit de : Caribbean Crossroad of the World, projet croisé de trois musées New – Yorkais (Museo del Barrio, Queen’s museum, Studio Museum of Harlem) en cours jusqu’à fin 2012 ; mais également de deux autres manifestations récentes – Caribe Expandido du curateur cubain José Manuel Noceda et Infinite Island du Brooklyn Museum de New- York. Voilà qui permet d’évaluer combien l’image de la Caraïbe a évolué dans l’imaginaire des curateurs depuis l’exposition du Museo Extremeño e Iberoamericano de Arte Contemporáneo, Caribe insular : Exclusión, fragmentación y paraíso de la fin de la décennie 1990.

Les assemblages, installations, vidéos, photographies et peintures présentées esquissent quelques facettes de la réalité caribéenne.

Le recyclage domine et voyage d’un extrême à l’autre : du dépouillement absolu des propositions d’André Eugène ou de Roberto Diago à l’accumulation excessive d’Arthur Simms ou d’Hew Locke. Les tôles rouillées de Roberto Diago stigmatisent le dénuement cubain. Et les vieux pneus recyclés en divinités vaudou d’André Eugène, jeune artiste haïtien du groupe Atis Rezistans de la Grand’Rue de Port-au-Prince ont une ressemblance – d’autant plus troublante que le matériau diffère – avec les fétiches mythiques en fer martelé de Murat Brière ou de Georges Liautaud ; forgeron de Noailles Croix des Bouquets qui a connu son heure de gloire à la fin des années cinquante, à la Biennale de Sao Paulo en 1959 – avant de participer à Magiciens de la Terre.

André Eugène, Baka, 2009 © Gérard Germain pour la Fondation Clément
André Eugène, Baka, 2009 © Gérard Germain pour la Fondation Clément

Marlon Griffith, artiste de Trinidad & Tobago, qui développe souvent sa démarche plastique au sein de parades liées à la tradition du Junkanoo use d’une formule similaire : matériau unique, de couleur noire, ici le papier et non plus de vieux pneus, une découpe fine et précise. A l’inverse, l’amoncellement démesuré d’objets de consommation usagés comme pris dans une nasse – un filet métallique – est signé Arthur Simms tandis que les trois diables rouges cornus d’Hew Locke – à la fois attrayants et effrayants – sont composés de colifichets multicolores, de jouets bon marché asiatiques, d’ insectes, de monstres et d’ armes dans une tension permanente entre chaque élément et le tout. Si Simms et Locke assemblent des produits de consommation, ce sont des éléments naturels, végétaux ou animaux , que combine Keisha Castello imitant et détournant la classification des naturalistes du XVIII siècle pour créer une hybridité qui défie justement toute classification et évoque la fugacité comme la fragilité de la vie. Blue Curry associe un élément naturel, un fossile de squale et une cascade de bandes magnétiques, élément manufacturé, témoignage du déferlement d’une culture mondiale dévorante surla Caraïbe.

Blue Curry, Untitled, 2009 © Gérard Germain pour la Fondation Clément
Blue Curry, Untitled, 2009 © Gérard Germain pour la Fondation Clément

La violence pourrait être aussi reconnue comme second dénominateur commun entre ces œuvres qui entretiennent un dialogue sans fin : violence de l’histoire et de l’esclavage dénoncée par trois artistes, Joscelyn Gardner, Jean-François Boclé, Charles Campbell. Violence de la pression sociale perceptible dans les œuvres d’Hew Locke et de Raquel Païewonsky ; violence du conflit intérieur évidente chez Nicole Awaï et Alexandre Arrechea qui mettent chacun en scène la lutte contre son double. Cela est aussi visible dans l’installation Afro – Issues de Jorge Pineda. Broyer des idées noires… Se taper la tête contre le mur, voilà ce que semble signifier le dessin qui auréole le chef dissimulé du jeune garçon aux gants de boxe. Six statues de teenagers en bois polychrome à la façon des Santos de Palo, contre un mur et dans la même posture, composent cette installation, exposée à Paris lors de l’exposition Kreyol Factory en 2009.

Jorge Pineda, Afro Fight Issue III, 2007-2009 © Gérard Germain pour la Fondation Clément
Jorge Pineda, Afro Fight Issue III, 2007-2009 © Gérard Germain pour la Fondation Clément

Aujourd’hui, certaines sculptures figurent dans des collections privées ou publiques, celles dela Fondation Cisneros, du Centre d’Art contemporain de Valence, du Centro Leon Jimenez après avoir été vues dans les foires Arco ou Pulse.

La mise en espace de Steeve Bauras rend plus palpable les parentés entre les œuvres, dont certaines traitent de la condition de la femme. Femme esclave d’une plantation du XVIII siècle dans l’installation de Joscelyn Gardner ; femme caribéenne née à la fin des années soixante dans les œuvres complexes de Nicole Awaï – mariant dessins, textes, peinture acrylique, vernis à ongle ; femme prisonnière des codes sociaux, mère nourricière ou jouet sexuel, à travers l’installation de seins géants de Raquel Païewonsky assimilés à des Beach/bitch balls.

Raquel Païewonsky, Beach/Bitch Balls, 2008 © Gérard Germain pour la Fondation Clément
Raquel Païewonsky, Beach/Bitch Balls, 2008 © Gérard Germain pour la Fondation Clément

Ce militantisme féminin sous-jacent rencontre une réflexion sur le genre : la féminité très perceptible, en particulier à travers les titres de Vicky Pierre : Et elle bouge si joliment…. La petite se déchire si facilement comme du papier rose…La beauté que nous représentons… Je compte mes larmes jusqu’à ce que je t’oublie.

La virilité, violente elle aussi dans les peintures de Gustavo Peña qui représente l’homme sous les traits d’un super héros, muni d’une arme à la symbolique évidente. La virilité, évidente mais plus subtile et plus contrastée dans le portrait photographique morcelé de Betty Rosado. Si Betty Rosado exprime l’identité individuelle, le second photographe de cette exposition, David Damoison, grâce à une multiplicité de clichés captés dans la Caraïbe – dont seulement trois du Venezuela, d’Haïti et de Martinique sont montrés – traque l’identité sociale de l’Atlantique Noire.

La richesse des parcours multiples ne s’épuise pas à la première visite … et c’est là aussi le charme majeur de cette exposition à voir et à revoir, à commenter encore et encore …»

Dominique Brebion

 

Crédits photographie à la une : Alexandre Arrechea, The White Corner, 2006 © Gérard Germain pour la Fondation Clément