Uprising Art est partenaire média de la première édition de la BIAC, Biennale Internationale d’Art Contemporain de Martinique, qui se tiendra du 22 novembre 2013 au 15 janvier 2014 et dont le thème est « De la Résonance du Cri Littéraire dans les Arts Visuels ».  A ce titre, Uprising sera en reportage à la Martinique du 19 au 26 novembre et conduit une série d’interviews de l’équipe organisatrice, des commissaires invités, des artistes en résidence et des artistes exposant dans les Pavillons International et de la Martinique.

Suivez-nous pour en savoir plus sur les coulisses et le déroulement des événements.

BIAClogo

En exclusivité la première interview est dédiée à
Johanna Auguiac-Célénice
Directrice et instigatrice de la BIAC

Quelle est la genèse de la BIAC Martinique ?

Une rencontre spontanée ! Un heureux hasard ! Un moment de vérité !

C’est à Santiago de Cuba que l’initiative de monter cette biennale s’est prise même si elle était déjà dans la tête de ses deux géniteurs (sic). A la suite d’une visite informelle avec le Président de Région Martinique, en juillet dernier (2012) où je commissionnais l’exposition Maditierra de plasticiens martiniquais pour le Conseil Général de la Martinique (La Martinique était cette année-là le pays mis à l’honneur par le festival Del Fuego) M. Serge Letchimy m’a proposé de mettre en place une biennale à la Martinique. Tout simplement.

Et voilà que nous nous sommes embarqués dans cette aventure et j’ai à mon tour hissé mon comité scientifique et mon équipe. On board !

Quelles ont été les étapes et défis de ce projet ?

Le temps est un premier défi. Nous n’avons que 12 mois pour mener à bien la biennale.

Et il fallait, d’ailleurs il faut car nous sommes toujours dans le processus du faire, tout créer !

J’ai eu cette chance d’avoir pu rencontrer des personnes volontaires, engagées, d’une grande honnêteté lors de mon parcours personnel et professionnel; avec ces dernières j’ai pu mettre sur pied des équipes de choc ! Heureusement !

Inès Tolentino, Le Royaume de ce Monde, 2013 © BIAC Martinique

Inès Tolentino, Le Royaume de ce Monde, 2013 © BIAC Martinique

Le deuxième défi est celui d’arriver à créer une unité avec d’autres acteurs culturels. Certains ont été des moteurs pour la BIAC Martinique comme le Projet Grand St. Pierre et Embellie Trois Ilets mené par Patrick Chamoiseau et son équipe. C’est très important d’avoir des relais, de tisser des toiles de complémentarité et de rêves.

Avec le GIP II de Fort de France aussi, nous avons pu étendre la visibilité du street art dans la ville de Fort de France.

L’ATRIUM (centre culturel) et le CMAC (scène nationale) qui nous accueillent dans leurs locaux, nous prêtent main forte sur l’évènementiel, occupent une place privilégiée.

C’est ainsi que nous arriverons à construire ;  la notion de créer en collectif est une « arme miraculeuse ».

Quels en sont les objectifs ?

  • Participer à la diffusion des artistes de cette région du monde (cette première édition, sous le signe du centenaire d’Aimé Césaire, met la lumière sur la Caraïbe et aussi le reste du monde avec des artistes venant d’Afrique, d’Asie, d’Amérique Latine, et d’Amérique du Nord),
  • Développer une économie artistique,
  • Projeter la Martinique comme terre culturelle et innovante dans l’art contemporain,
  • Vivre notre insularité en « pensée archipélique » comme l’écrivait Édouard Glissant,
  • Continuer la conquête de soi, devenir un espace culturel, un laboratoire humain d’expériences créatrices en s’ouvrant à la diversité et à l’autre,
  • Partager et transmettre des savoirs et des concepts à travers les workshops,
  • Participer à l’assise d’une identité caribéenne propre,
  • Faire naître des désirs et des imaginaires qui se nourriront des voyages encore fraîchement tracés,
  • Partager le regard sur l’art et son empreinte avec le grand public, toutes générations confondues,
  • Donner à rêver, à questionner, à écouter le balancement de ce monde.
Bernard Williams, Standing Chart #1, 2005-present, painted wood / Courtesy of the artist

Bernard Williams, Standing Chart #1, 2005-present, painted wood / Courtesy of the artist

De nombreuses biennales existent sur la scène internationale, en quoi la BIAC Martinique peut-elle se démarquer ? Est-ce une affirmation du pouvoir des périphéries dans un monde global qui tend encore souvent à accorder trop d’importance aux centres ?

Oui, je l’espère. Il faut sortir de l’emprise des maîtres à penser dominants et chercher ce qui se cache et bouleverse les périphéries. Nous avons une chance immense en Martinique, c’est d’avoir dans une si petite île des verbes « sacrés » tels que Aimé Césaire, Frantz Fanon et Edouard Glissant. Se nourrir de leur réflexion et voir comment mettre en œuvre au mieux, et cela peut se faire dans des domaines différents, leur approche au monde.

J’ai été touchée de voir comment cette biennale devenait une interface à l’œuvre d’Aimé Césaire. Les plasticiens invités en résidence et les curateurs ont mis en œuvre sa pensée et il est devenu une source d’inspiration ! N’est-ce pas une superbe façon de faire la transmission de cette pensée puissante ?  N’est-ce pas une très belle façon de faire vivre sa poésie…dans la création.

La BIAC se constitue à la fois de Pavillons, de parcours in-situ et de workshops. Quels en seront les temps forts ?

Dès le mois d’octobre, les artistes invités en résidence  arrivent et produisent des œuvres tout en animant des workshops avec la population (étudiants, enfants, association d’amateurs d’art, …) Des rencontres vont se faire et donner lieu à un bouillonnement !

Nyugen E. Smith, Untitled (Boat), 2012, mixed media / Courtesy of the artist

Nyugen E. Smith, Untitled (Boat), 2012, mixed media / Courtesy of the artist

Puis en Novembre, du 21 au 24, les espaces de monstration vont scintiller.

Le jeudi 21, nous ouvrirons le parcours In Situ de Fort de France et des dizaines de lieux vont rayonner d’installations monumentales et de graffitis. L’espace public et urbain sera à la croisée des rêves, des interrogations et du vivre ensemble!

Le vendredi 22, c’est l’ouverture du Pavillon Martinique et une création pluridisciplinaire fera vibrer l’esplanade de l’Atrium avec Carte blanche au musicien et compositeur Jeff Baillard : sonorités musicales entremêlées de slam, danse et arts visuels.

Le samedi 23, nous irons à St. Pierre et au Morne Rouge pour le parcours In Situ et le vernissage du Pavillon International. Avec le Grand St. Pierre, sous les étoiles des ruines du théâtre de St. Pierre, le duo Alain Jean-Marie et Isabelle Fruleux nous emportera en début de soirée (performance en partenariat avec le Projet Grand St. Pierre),

Et pour finir, le dimanche 24, c’est le sud, les Trois Ilets qui accueilleront le parcours In Situ de la BIAC Martinique et un hommage à Khokho René-Corail, natif de cette ville (exposition dans le on/off de la BIAC et en partenariat avec Embellie Trois Ilets).

Le thème de cette première édition est « de la résonance du cri littéraire dans les arts visuels ». Pouvez-vous nous en dire plus sur ce choix ? Avez-vous demandé aux artistes de créer des nouvelles œuvres en lien avec cette thématique ?

La BIAC Martinique naît avec le centenaire d’Aimé Césaire et il m’est apparu primordial de lier la littérature aux arts visuels et aux cris du monde.  Cette première édition se déploie autour du  rapport intime et inattendu entre la littérature et les arts visuels, entre le texte et l’image, le signifiant et le signifié, pour un dialogue fécond d’œuvre à œuvre.

Les possibles entre la littérature et les arts visuels foisonnent d’inventivité. Associer la littérature aux arts visuels, c’est provoquer une rencontre, tenter à partir d’une expérience commune de créer un double cheminement, l’un et l’autre se complétant et se retrouvant. Cette rencontre peut être fulgurante car elle témoigne de l’enrichissement de la grammaire et des codes d’un art à l’autre. C’est ce mouvement de ce qui est perçu-reçu, c’est la résonance du cri littéraire dans les arts visuels, c’est ce tourbillon du sentiment esthétique que nous imprimons dans la thématique de la BIAC MARTINIQUE 2013.

Les artistes ont créé de nouvelles œuvres en lien avec cette thématique.

Pour les parcours in situ et le pavillon Martinique, les œuvres sont pour l’essentiel nouvelles. C’était spontané chez eux de sillonner cette résonance. Comme un appel irrésistible !

Inès Tolentino, Le Souffle, installation in-situ ruines de Saint-Pierre, 2013 © BIAC Martinique

Inès Tolentino, Le Souffle, installation in-situ ruines de Saint-Pierre, 2013 © BIAC Martinique

Comment avez-vous sélectionnés les artistes exposants ?

Les artistes des pavillons Martinique et International ont été sélectionnés par leurs curateurs respectifs, Holly Bynoe et Tumelo Mosaka. Pour le parcours In Situ que nous pourrions appeler aussi parcours nomade (puisque nous traversons l’île du Sud/ Trois Ilets, au centre/ Fort de France, du centre au grand nord/ St. Pierre et Morne Rouge) nous avons fait un appel à participation pour les plasticiens. Des projets mettant en lumière la thématique nous ont été soumis et 6 ont été sélectionnés.  En ce qui concerne les artistes invités, c’est à la connaissance de leur travail et de leur potentiel à répondre à la thématique qu’ils ont été invités en résidence. C’est un défi pour certains qui par exemple travaillent davantage en 2D, de se dépasser pour se projeter dans cet ailleurs. Les plasticiens invités ont eux aussi proposé des esquisses de leurs installations monumentales.

Aussi nous souhaitions, c’est le cas pour la plupart, que les œuvres qu’ils montrent soient une première en Martinique, et une découverte de ces plasticiens par le public martiniquais.

Un dialogue sera-t-il mis en place avec le territoire même de la Martinique ?

La BIAC est également un projet à visée sociale.

La mission sociétale de la BIAC Martinique est d’élargir le champ des références et d’élever au sein de la population la vision de l’art. Avec une quarantaine d’artistes rassemblés sur neuf semaines, la biennale est une occasion d’injecter à travers des visites guidées des doses massives d’art contemporain dans une population non nécessairement avertie, sensibilisée. Elle ambitionne avec ce choc d’enrichir les regards et les consciences mais aussi d’éveiller les vocations.

A cette fin, nous mettons en place des partenariats avec les écoles primaires (workshops avec l’artiste d’origine cubaine Carlos Estevez par ex.), le rectorat (sensibiliser les collèges et lycées), les enseignements supérieurs d’art et linguistique (le Campus Caribéen des Arts), des ateliers pour enfants, le CNFPT (formation de modérateurs),  et d’autres lieux d’apprentissage (l’école de la 2ème chance)…

Nous avons aussi un cycle de conférences et des tables rondes qui se dérouleront de 9H30 à 12H30 le vendredi 22 et le samedi 23 novembre, ouvert à tout public bien sûr.

Quelle place sera accordée à des pratiques plastiques comme la performance ou la vidéo ?

La performance comme la vidéo ont leur place dans les deux pavillons (Martinique & International). La BIAC Martinique rassemble tous les types de supports-dessin, gravure, peinture, photographie, installation, sculpture, enfin mixte média. La performance et la vidéo sont bien sûr des supports d’investigation des artistes contemporains et sont à ce titre les bienvenues. Nous projetons même de faire entrer le cinéma d’art et d’essai dans le Pavillon International.

Je voudrais vous poser la même question en ce qui concerne les artistes émergents : quelle place leur sera-t-il accordé ?

Une grande place car nous espérons être des visionnaires ! Sans rire, les artistes émergents sont importants dans cette biennale, parce que n’oublions pas sur qui sont les projecteurs : les périphéries ! Il faut déjà être aujourd’hui et demain !

Mohau Modisakeng, Untitled (Frame I), 2012, Inkjet print on Epson UltraSmooth / Courtesy of the artist and Brundyn + Gonsalves Gallery

Mohau Modisakeng, Untitled (Frame I), 2012, Inkjet print on Epson UltraSmooth / Courtesy of the artist and Brundyn + Gonsalves Gallery

Vous avez été galeriste à Paris au temps de JM’Arts et à présent vous êtes l’instigatrice de la BIAC : comment contribuer à faire connaître l’art caribéen à l’échelle internationale et surtout comment le sortir des stéréotypes qui l’emprisonne ? Est-ce un signe en ce sens d’avoir invité Tumelo Mosaka comme curateur du Pavillon International, puisqu’il a aussi été curateur de l’exposition Infinite Islands au Brooklyn Museum de New York en 2007 ?

900 grammes de qualité picturale, 6 cuillères à soupe de curiosité journalistique, un zeste de liberté, d’émancipation et d’inattendu artistique, 10 graines de travailleurs passionnés de la biennale, 3 lamelles d’audace de l’ailleurs, 3 cuillères à café de partage VIP, et pour répondre à la 2ème partie de la question un gros sel de Tumelo Mosaka. 5 baies roses d’Holly Bynoe. Préparation : « Nous ne sommes pas les hommes du « ou ceci ou cela ». Pour nous, le problème n’est pas d’une utopique et stérile tentative de réduplication, mais d’un dépassement » (Discours sur le Colonialisme, 1950, Aimé Césaire, éd. Présence africaine, 1989, p. 35-36). Cuisson : tous les 730 jours. Repos : O mn

Plus sur l’experte (biographie, commissariat d’exposition)

Par Clelia Coussonnet

Septembre 2013

Crédits photographie à la une : Johanna Auguiac-Célénice © Holly Bynoe