Uprising Art est partenaire média de la première édition de la BIAC, Biennale Internationale d’Art Contemporain de Martinique, qui se tient du 22 novembre 2013 au 15 janvier 2014 et dont le thème est « De la Résonance du Cri Littéraire dans les Arts Visuels ». A ce titre, Uprising effectue un reportage à la Martinique du 19 au 26 novembre et conduit une série d’interviews de l’équipe organisatrice, des commissaires invités, des artistes en résidence et des artistes exposant dans les Pavillons International et de la Martinique.

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En exclusivité une interview de
Jean-Luc de Laguarigue, artiste martiniquas,
Pavillon Martinique

Pourriez-vous vous présenter ?

Non. Ce sont mes photos qui me présentent, elles parlent pour moi. C’est bien suffisant.

Il s’agit de la 1e édition de la BIAC en Martinique. Quelle est l’importance d’un tel événement ?

Pour le moment je n’en sais rien… Depuis mon retour à la Martinique, en 1989, j’ai vu d’innombrables tentatives culturelles qui ont toutes avorté. On ne peut pas dire que le milieu culturel, d’une façon générale, se porte au mieux ici. C’est donc plutôt la suite qui sera importante : non la première BIAC mais les suivantes. C’est sur la durée que se peuvent se juger un projet et ses effets. Ceci étant posé, c’est très appréciable. La Martinique est un pays extrêmement cloisonné. C’est pourquoi toute initiative visant rendre ces « compartiments » un peu plus poreux entre eux, à assembler, associer, c’est-à-dire faire se rencontrer (et peut-être même communier) les différentes composantes de cette société à travers l’art est bonne à prendre. Cela ne peut que favoriser le rayonnement de ce pays et il faut tout faire pour que cette biennale soit porteuse d’avenir.

Vous participez à la biennale dans le Pavillon martiniquais, aux côtés de dix autres artistes. Pouvez-vous nous parler de(s) l’œuvre(s) exposée(s).

Je n’aime pas l’idée d’un pavillon martiniquais. Outre que le mot « pavillon » fait penser à quelque chose de secondaire, je trouve que ce type d’organisation contribue au cloisonnement que je viens d’évoquer au lieu de le dépasser. À mon avis, il aurait mieux valu chercher des résonances ailleurs pour essayer ensuite de les mettre en phase ici. Mais cela exige évidemment un temps de préparation dont les organisateurs n’ont peut être pas disposé.

Jean-Luc de Laguarigue, Nord-Plage (Visage) © Jean-Luc de Laguarigue

Jean-Luc de Laguarigue, Nord-Plage (Visage) © Jean-Luc de Laguarigue

En ce qui concerne mes photographies, il s’agit de quatre images issues d’un long travail entamé depuis douze ans autour du lieu-dit « Nord-Plage ». C’est un endroit que j’ai perçu comme pouvant être une allégorie de toute la Martinique, des mutations difficiles et rapides qu’elle subit, de tout ce qu’elle perd et abandonne au passage. Ce lieu s’inscrit également dans la continuité de thèmes récurrents chez moi autour de la mémoire, des effets du temps et de la mort qui rôde. Il me vient à l’esprit ce mot de Sebald : « Sur chaque forme nouvelle plane l’ombre de la destruction. Car l’histoire de chaque individu, celle de chaque communauté et celle de l’humanité entière ne se déploie pas selon une belle courbe perpétuellement ascendante, mais suit une voie qui plonge dans l’obscurité après que le méridien a été franchi ».

La littérature sert-elle de fil directeur dans la conception de vos pièces ?

Pour moi, c’est bien plus qu’un simple fil directeur. C’est l’un des principaux thèmes de mon travail. Je m’en suis déjà expliqué dans un texte, Découvrir Césaire, publié dans le n° 663 de la revue les Temps Modernes (2011). J’ai également publié Le pays des imaginés dans la revue Africultures (2012) : c’est un texte qui relate la démarche que j’ai entreprise pour concevoir et réaliser l’exposition éponyme en hommage à Édouard Glissant. Ceci dit, mes influences sont multiples et viennent d’horizons divers.

Comment êtes-vous venu à la photographie ?

Probablement par nécessité. Celle de pouvoir m’exprimer.

« Rendre visible l’invisible ». Cela fait-il écho et sens dans votre pratique ?

Il y a dans la photographie quelque chose du « donné à voir », c’est donc une question de perception liée au regard. Je crois cependant que nous voyons tout autant avec nos yeux qu’avec les images mentales qui hantent notre esprit, notre imaginaire : notre mémoire individuelle et collective. Le piège est donc de répéter inconsciemment ce qui est déjà inscrit en nous et perturbe notre champ visuel, tout ce qui peut provoquer après coup une impression de déjà vu. Il faut pouvoir se défaire de cela. Ce qui signifie que photographier est avant tout l’apprentissage du « désapprendre à voir ». Le principe étant de cultiver un regard neuf et de garder tous les sens en éveil.

Jean-Luc de Laguarigue, Nord-Plage series, vue du Pavillon Martinique de la BIAC ©  Uprising Art

Jean-Luc de Laguarigue, Nord-Plage series, vue du Pavillon Martinique de la BIAC © Uprising Art

Pour chaque photographie, on doit toujours se poser la question : « si j’ai fait cette image, que s’est-il également passé et que je n’ai pas su voir ? » Et c’est probablement là, en partie, que la notion d’invisible entre en compte.

Et puis, à l’intérieur de chaque composition, on peut évoquer la notion du « champ aveugle », c’est-à-dire la manière de placer des points forts dans l’image (qui forgent sa présence), et plus précisément dans des zones délaissées par le regard et qui n’apparaissent qu’après coup.

Autrement dit, qu’est-ce qui est effectivement perçu, vu dans l’image montrée et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Le sens caché reste invisible la plupart du temps car les gens qui regardent l’image croient reconnaître un lieu ou un sujet, ce qui les rassure. Mais, ce faisant, en croyant nommer le lieu ou l’être, ils ratent complètement l’imaginaire poétique de l’image. Un photographe sait jouer de cela — dès qu’on sort évidemment de la simple illustration. Toutes ces notions sont importantes et appartiennent au champ de la critique. Il faut en être conscient mais ne pas non plus vouloir en faire un système ou une grille de lecture systématiques.

Enfin, une autre question essentielle se pose aujourd’hui : comment rendre visible un art photographique devenu lui-même invisible à cause de la saturation d’images engendrée par la modernité ?

Pourriez-vous nous en dire davantage sur votre traitement de l’histoire coloniale et postcoloniale ainsi que de la mémoire dans vos photographies ?

Le système postcolonial a créé ici, à la Martinique, une société stratifiée, isolée, étrangère à elle–même et qui précisément, ne se voit pas. C’était le thème principal de ma série photographique Gens de Pays. Concernant la mémoire, c’est le sujet de l’un de mes travaux les plus personnels, « …the rest », qui traite également de l’esthétique et de l’acte de photographier.

Jean-Luc de Laguarigue, The Rest - We have loved them © Jean-Luc de Laguarigue

Jean-Luc de Laguarigue, The Rest – We have loved them © Jean-Luc de Laguarigue

Quel appareil utilisez-vous ?

Cela est sans importance, ce n’est pas l’outil (même si celui-ci doit être le prolongement du corps) qui compte, mais la manière dont il vous fait écho.

Vous utilisez à la fois le noir et blanc ou la couleur. Lequel vous donne le plus de liberté dans votre discours ?

C’est un sujet épuisé : la liberté est dans la création. Le choix du N&B et/ou de la couleur est lié à des contingences de lumière, à un état d’esprit, à un sentiment, à une rencontre. Autant de notions peu quantifiables et dont toute justification est vaine.

Parlez-nous de votre collaboration avec Patrick Chamoiseau. Celui-ci a écrit trois contes autour de vos photographies et a mêlé ses écrits à vos photos une 4e fois pour la publication de Bagne.

Ma première collaboration avec Patrick a été Elmire des sept bonheurs, suivie de Tracées de mélancolies et Cases en pays-mêlés. La série de 33 photos «  …the rest » a été une réponse à la question qu’il m’a posée sur l’aspect irréductible de la photographie. Traces-mémoires de bagne est un texte qu’il avait déjà publié et qui a été adapté pour parution de Bagne AP. Depuis plus de dix-sept ans, cela fait une belle amitié, une sensibilité commune, un partage d’expériences.

En termes de photographie, quelles sont vos influences ?

Elles sont nombreuses. J’ai commencé très jeune à m’intéresser à la photographie. À l’époque, nous n’avions pas de télévision et les revues de presse et les magazines faisaient appel à de grands noms de la photographie. Il me serait impossible de tous les citer.

Jean-Luc de Laguarigue, Pays des Imaginés © Jean-Luc de Laguarigue

Jean-Luc de Laguarigue, Pays des Imaginés © Jean-Luc de Laguarigue

Cependant, mes influences ne sont pas uniquement photographiques mais plus généralement picturales. Hergé par exemple a beaucoup compté pour moi (pour la composition et l’enchaînement), de même que le peintre De la Tour (pour ses éclairages à la bougie qui me fascinaient). La littérature et la poésie sont pour moi tout aussi essentielles.

Selon vous, quels défis l’art caribéen doit-il encore dépasser pour réussir à s’imposer sur la scène internationale ?

L’art caribéen est sur la scène internationale depuis longtemps. Que faites vous de Haïti, de Cuba ? Des grands écrivains de la diaspora ? Des jeunes talents qui émergent à St-Domingue ou ailleurs, de la musique de la Jamaïque ?

Aujourd’hui, les problèmes liés à la création sont les mêmes ici qu’ailleurs. Mais la véritable difficulté pour de petits territoires comme le nôtre est la diffusion. C’est un problème complexe, auquel s’ajoutent l’éloignement, la mauvaise circulation inter-îles, l’absence d’espace critique et de presse spécialisée.

Si nos territoires sont un vivier de richesses individuelles, malheureusement le collectif ne fonctionne pas. Nous sommes même à ce niveau en pleine régression, et c’est là notre plus grande faiblesse. Car c’est ce défi-là que nous devons relever : comment « faire peuple » ? L’art et la création artistique peuvent y contribuer, mais encore faut-il que nos décideurs et nos politiques y soient sensibles, qu’ils en saisissent les enjeux par-delà les querelles partisanes. C’est un autre (et vaste) débat.

Quels sont vos projets ?

Mener mon projet « Nord-Plage » à terme. L’exposition sera présentée en 2014.

Plus sur l’artiste (biographie, expositions, biennales)

Par Clelia Coussonnet

Octobre 2013

Crédits photographie à la une : Jean-Luc de Laguarigue © Jean-Luc de Laguarigue