Uprising Art est partenaire média de la première édition de la BIAC, Biennale Internationale d’Art Contemporain de Martinique, qui se tient du 22 novembre 2013 au 15 janvier 2014 et dont le thème est « De la Résonance du Cri Littéraire dans les Arts Visuels ». A ce titre, Uprising effectue un reportage à la Martinique du 19 au 26 novembre et conduit une série d’interviews de l’équipe organisatrice, des commissaires invités, des artistes en résidence et des artistes exposant dans les Pavillons International et de la Martinique.

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En exclusivité une interview de
Gilles Elie-dit-Cosaque, artiste martiniquais,
Pavillon Martinique

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Quelques mots pour te présenter ?

Je fais des images, je raconte des histoires… enfin, j’essaye.

Il s’agit de la 1e édition de la BIAC en Martinique. Quelle est l’importance d’un tel événement ?

Toute initiative qui permet au public de la Caraïbe de donner à voir qu’il n’est pas chacun sur une île est plus qu’estimable… et au delà, toute initiative qui permet de se projeter, de se confronter, hors de la Caraïbe l’est plus encore.

Tu participes à la biennale dans le Pavillon Martiniquais, avec les pièces Lambeaux et Zétwal 3. Quels sont leurs liens, leurs histoires ?

Il y a à la fois de nouvelles pièces et d’autres plus anciennes mais dans tout les cas vierges de toutes présentations dans la Caraïbe. J’ai fait plusieurs propositions à Holly Bynoe, la curatrice, et parmi les différentes facettes de mon travail, elle a choisi Lambeaux et Zetwal3. Ces deux œuvres avaient déjà été présentées ensemble lors de l’exposition Latitudes à la mairie de Paris.

Gilles Elie-dit-Cosaque, Lambeaux, 2009 et 2013 © Uprising Art

Gilles Elie-dit-Cosaque, Lambeaux, 2009 et 2013 © Uprising Art

“Lambeaux” est un journal intime reconstitué à partir d’éléments disparates. Un journal intime fantasmé, un journal intime et collectif aux pages éclatées. J’y cache des choses très personnelles qui se retrouvent mêlées à l’imaginaire et l’histoire créole. C’est un journal où les souvenirs se nichent davantage dans l’espace entre chaque page que dans celles-ci. A l’instar de la mémoire, Lambeaux est un travail en mouvement, où des pages apparaissent ou disparaissent au fil du temps et des rencontres.

La série a commencé en 2009, et j’aime l’idée qu’elle est toujours en construction.

A la différence de celles réalisées en 2009, les pages les plus récentes, notamment celles crées pour la BIAC, sont présentées regroupées par 6 dans une même « boîte ». On a ainsi un niveau de lecture supplémentaire. L’ensemble fait également sens.

Tu l’as donc conceptualisé directement comme un ensemble ?

Gilles Elie-dit-Cosaque, Lambeaux, 2013 © Uprising Art

Gilles Elie-dit-Cosaque, Lambeaux, 2013 © Uprising Art

Oui. C’est un ensemble… un puzzle aux pièces interchangeables… et les trous font partie de l’ensemble.

Et quant à la vidéo ?

Zétwal3(Zétwal cube), la vidéo présentée est issue directement du film Zétwal. Un documentaire de 52mn qui raconte l’histoire de Robert Saint-Rose un homme qui, dans le milieu des années 70, fortement influencé par l’œuvre de Césaire a tenté de devenir le premier martiniquais dans l’espace. C’est le portrait d’un homme, d’un rêve, d’une société.

Gilles Elie-dit-Cosaque, Zétwal3 © Gilles Elie-dit-Cosaque

Gilles Elie-dit-Cosaque, Zétwal3 © Gilles Elie-dit-Cosaque

Ce film est assez particulier, je ne cesse de m’étonner de son impact. J’en suis devenu le spectateur. Zétwal m’a conforté dans l’idée qu’un film n’est pas fini quand il est fini. Il continu à vivre, et évoluer indépendamment de son auteur. Il y a quelque chose de magique autour de Zétwal que je ne voulais pas briser en le mettant en boucle de manière quotidienne dans une salle d’exposition. C’est pour cela que j’ai voulu proposer quelque chose de différent. Une relecture, un autre objet, comme une maison ouverte où l’on pourrait à toute heure entrer et sortir par la porte, la fenêtre, la cheminée. L’exercice a été de garder l’essence du film, sans en faire un résumé. Zétwal3n’est pas un condensé du film original, mais une relecture de celui-ci, avec une matière première enrichie. Une vision plus onirique, plus abstraite… un « cut-up » poétique sous influence « césairienne ».

Cela fonctionne ?

Je l’espère… je le pense, à la fois pour ceux qui ont vu le film original et les autres.

Gilles Elie-dit-Cosaque, Zétwal3 © Gilles Elie-dit-Cosaque

Gilles Elie-dit-Cosaque, Zétwal3 © Gilles Elie-dit-Cosaque

Ce sont donc deux expériences différentes. As-tu réalisé cela sur d’autres de tes films ?

A partir de mes autres documentaires, non, c’est une expérience unique. Maintenant j’ai déjà réalisé d’autres films courts, expérimentaux… un peu comme des haïkus visuels.

Comment ces deux pièces se combinent-elles ? Par un rapport littéraire ?

Lambeaux et Zétwal3 sont deux travaux qui au départ n’avait nullement vocation à être rapprochés. Ce qui les réuni c’est une écriture créole. Mais créole pas pour définir une géographie, mais un état d’esprit. Créole comme le concept de créolisation de Glissant c’est à dire : « le produit des données du monde absolument hétérogènes les unes par rapport aux autres, se rencontrant dans un lieu et dans un temps donné et qui fabriquent une nouvelle donnée culturelle complexe et multiple ».

Gilles Elie-dit-Cosaque, Lambeaux, 2009 © Uprising Art

Gilles Elie-dit-Cosaque, Lambeaux, 2009 © Uprising Art

Tes documentaires mêlent musique, graphisme / illustration et vidéo. Comment s’est développé ton style ?

Je suis tout autant attiré par le graphisme, typographie, illustration, que la photo, la musique et l’écriture. Les films me permettent souvent de réunir ces mêmes média en un seul. Je pars toujours sur chaque documentaire avec l’ambition d’explorer, de tester de nouvelles écritures, d’essayer de trouver des chemins de traverse pour raconter des histoires. Je ne saurai répondre à la question comment s’est développé mon style (si style j’ai) comme on donnerait une recette de cuisine, je pense que je tire un fil…

Gilles Elie-dit-Cosaque, Zétwal3 © Gilles Elie-dit-Cosaque

Gilles Elie-dit-Cosaque, Zétwal3 © Gilles Elie-dit-Cosaque

Les œuvres d’Aimé Césaire, Édouard Glissant ou Frantz Fanon ont-elles été une source d’inspiration ?

Je suis moins familier avec les œuvres de Fanon que celle de Césaire et Glissant, et encore, j’estime que ma connaissance de ces deux derniers penseurs est au fond superficielle. Je ne sais pas si on peut parler d’inspiration consciente en tout il est certain que je m’y retrouve. Et en particulier dans le concept de créolisation de Glissant…  Les textes de Césaire sont des étendards, des panaches qu’on a envie de suivre… Dans ma liste des choses à faire il y a se plonger plus dans l’œuvre de Fanon, ce rapport à la psychanalyse m’intéresse.

Quelle place donnes-tu à la musique et à son rythme dans tes créations ?

Le rythme est évidemment quelque chose de primordial que cela soit dans le cadre de créations fixes ou en mouvement. Il m’est arrivé plusieurs fois de travailler sur des séquences de films sans musique et de caler celle-ci après. J’adore ce moment magique ou on colle les deux et cela fonctionne, alors que ces éléments ont pu être pensé indépendamment… cela tient de la grâce…

Tu abordes dans tes films de nombreux sujets sociaux, culturels, voire sociopolitiques. Te sens-tu porte parole ?

Absolument pas. Pour être très honnête je fais des films d’une manière un peu égoïste. J’explore des thèmes qui me touchent, j’essaye d’aller au bout de mes curiosités, de répondre à mes interrogations, je cherche à exposer un point de vue, donner à voir des choses qui m’amusent, m’étonnent, m’interpellent… J’en apprends beaucoup sur moi, à travers les discussions ou analyses que les films provoquent. C’est pour cela que dès que j’en ai l’occasion je me déplace dans les festivals ou les projections organisés.

Mes films sont je crois assez personnel et je ne cesse d’être surpris qu’ils puissent toucher le public.

Gilles Elie-dit-Cosaque, Zétwal3 © Gilles Elie-dit-Cosaque

Gilles Elie-dit-Cosaque, Zétwal3 © Gilles Elie-dit-Cosaque

D’une manière plus générale, quelles sont tes influences ?

On en revient à la créolisation selon Glissant… Miles Davis, John Coltrane, Jean-Michel Basquiat, Matisse, Mohammed Ali, William Klein, Irving Penn, Godard, Woody Allen, Césaire, Glissant, les conteurs, une tournure de créole, un rythme de tambour, Vaughan Oliver, David Carson, Rauschenberg, Sigmund Freud, Lucian Freud, Leos Carax, Michel Gondry, Lars Von Trier, Wes Anderson, Jacques Audiard, un sourire, une phrase, une silhouette, une rencontre, Sigur Ros, Radiohead, Marvin Gaye, James Brown, Nina Simone, David Sylvian, Sarah Moon, David Lynch, Shinro Ohtake, Corto Maltese, Hugo Pratt… Edward Hopper, Mark Rohtko…, le programme Apollo, Boris Cyrulnik, les sciences sociales, la science, des hasards… des accidents… etc…

Selon toi, quels défis l’art caribéen doit-il encore dépasser pour réussir à s’imposer sur la scène internationale ?

J’aimerais ne pas croire en un art régional, me dire qu’il n’y a pas plus d’art asiatique, d’art américain, d’art parisien que d’artichaud. Mais force m’est de constater quand je me retrouve confronté aux travaux d’autres artistes issus de la Caraïbe que j’y vois une certaine cohérence, une forme d’homogénéité avec mon travail… Il y a une culture commune, des influences partagées, on est la croisée des mêmes routes…

Gilles Elie-dit-Cosaque, Lambeaux, 2009 © Uprising Art

Gilles Elie-dit-Cosaque, Lambeaux, 2009 © Uprising Art

Par ailleurs, je vois peut-être les choses de façon un peu intégriste, mais j’ai tendance à penser que l’on peut apprécier, ou non, le travail d’une personne sans forcément connaître d’informations sur elle. Ses origines etc… Parfois, cela donne des clés mais ce n’est pas toujours nécessaire.

Plutôt que de défis, je parlerai de buts : donner à se voir, multiplier les occasions de rencontre avec le public, surtout sortir du cadre Caraïbes, peut-être, pour mieux se mêler au concert artistique mondial. Ne pas penser géographie mais thématique.

Quels sont tes projets ?

Continuer à en avoir !

Le film Zétwal est disponible en DVD ici

Par Clelia Coussonnet

Novembre 2013

Crédits photographie à la une : © Gilles Elie-dit-Cosaque