Uprising Art est partenaire média de la première édition de la BIAC, Biennale Internationale d’Art Contemporain de Martinique, qui se tient du 22 novembre 2013 au 15 janvier 2014 et dont le thème est « De la Résonance du Cri Littéraire dans les Arts Visuels ». A ce titre, Uprising effectue un reportage à la Martinique du 19 au 26 novembre et conduit une série d’interviews de l’équipe organisatrice, des commissaires invités, des artistes en résidence et des artistes exposant dans les Pavillons International et de la Martinique.

Suivez-nous pour en savoir plus sur les coulisses et le déroulement des événements.

BIAClogo

En exclusivité une interview de
David Gumbs, artiste de Saint Martin
Pavillon Martinique

Voir des photos du Pavillon ici

Il s’agit de la 1e édition de la BIAC en Martinique. Quelle est l’importance d’un tel événement ?

Dans nos paysages un tel évènement permettrait de donner une visibilité professionnelle aux nouvelles générations d’artistes dont les recherches sont très présentes sur le territoire.

Vous participez à la biennale dans le Pavillon Martiniquais, aux côtés de dix autres artistes. Y présentez-vous des nouvelles pièces ? Pouvez-vous nous parler de l’œuvre exposée.

Oui, Soleil Magma est une nouvelle pièce créée en 2013 et qui a déjà été exposé à l’exposition Dwet Fey Sevi en Guadeloupe et à Somewhere in Paradise en Haïti. Elle été conçue en amont à cette Biennale. Sa particularité est l’interactivité. Il s’agit d’une vidéo interactive en temps réelle qui réagit aux mouvements des bras du visiteur. Ses mouvements articulent des créatures hybrident et génèrent en même temps un univers sonore en temps réel.

David Gumbs, Soleil Magma, Installation vidéo interactive, 2013 © David Gumbs

David Gumbs, Soleil Magma, Installation vidéo interactive, 2013 © David Gumbs

L’expérimentation est au centre de votre pratique. Quel est votre rapport à celle-ci ? Quelles sont les limites et les frontières que vous êtes intéressé à explorer ?

Il est vrai que ma pratique est très hybride et tire ses fondations de l’expérimentation. Ces pistes de créations sont orchestrées sur l’accident parfois provoqué, parfois non voulu et qui avec le temps et la maturité révèle les génies de l’inspiration et de l’originalité.

Je m’intéresse à l’immersion du mental, à l’oubli de soi par des gestes qui n’attendent qu’à surgir et de s’emparer de l’espace de l’œuvre. Parfois quand je présente mes œuvres interactives, je découvre des personnes fascinantes qui se laissent porter et oublies le regard d’autrui. Oublient qu’ils sont pères ou mères de famille pour être dans l’instant de « l’expérience ». Il s’agit d’effleurer les frontières de l’ÊTRE, présent.

Vous donne-t-elle plus de liberté ?

En général oui. Cependant le positionnement par rapport aux notions de marché de l’art est moins évident. Car les expérimentations dans mon cas peuvent être multiples, rhizomiques mêmes. Alors que j’ai l’impression que le marché de l’art et les galeries ont besoin d’identifier une typologie d’œuvres par artistes… corrigez moi si je me trompe ?

Vos œuvres, qu’il s’agisse de vidéos interactives, de photographies, de dessins, semblent des enchevêtrements de vaisseaux, de réseaux. Comme un plan secret ou l’intérieur d’un corps… A quoi cela correspond-il ?

En fait je m’intéresse depuis toujours aux questions d’échelle, du microscopique au macroscopique.

David Gumbs, Soleil Magma, Installation vidéo interactive, 2013 © David Gumbs

David Gumbs, Soleil Magma, Installation vidéo interactive, 2013 © David Gumbs

J’y trouve peut être inconsciemment des réponses ou un sentiment d’appartenance à un Ordre, une harmonie universelle. Les enchevêtrements de lignes proviennent d’une démarche de dessin semi-automatique. C’est un procédé que j’ai mis en place afin de sonder les fragments de mon propre inconscient. Une ruse pour me perdre dans des particules, tel un pointillisme abstrait, l’objectif d’un appareil photo qui tente de faire la mise au point avec une focale ultra courte qui ne laisse passer qu’un élément à la fois. Là où les formes qui émergent sont des invitations à interprétation par autrui. Cette intention rend mes dessins, et peintures aussi, interactifs dans la surprise de l’imaginaire qu’elles peuvent déclencher chez le spectateur. C’est pour cette raison que je les appelle les Archéologies Mentales.

Ces maillages de réseaux, qui ont besoin d’être « lus » de près et/ou de loin mettent le corps en mouvement. Afin qu’il devienne l’interface de mise au point.

Le dessin est-il la base de toutes vos créations ?

Oui je considère que le dessin et la photographie sont la base de toute ma démarche.

C’est un travail très minutieux et intense car lorsque « l’appel » se fait, le trait jaillit vite par un geste nerveux. Parfois quasi obsessionnel… ça doit aller vite.

Vous vous penchez surtout sur le vivant. Le végétal a une place très importante dans votre discours visuel. Comment le liez-vous à l’être humain ?

Par la métaphore de la sève qui coule, par la relation au sang qui coule, par des Rêveries de Bachelard et les racines qui Suintent de Sartre dans la Nausée. Les similitudes sont formelles, anthropomorphiques, mais surtout peut être de l’ordre de la substance intérieure. Afin de répondre ou d’interpeller sur Qu’est-ce que la vie ? Qu’est ce qui donne vie ?… rejoindre des concepts du Sacré.

En ce sens je me sens très proche de l’œuvre de Désirée Dolron… avec ses séries de photographies sous marines qui poussent le modèle dans ses retranchements avant de remonter à la surface.

Dernièrement vous avez crée de nombreuses œuvres interactives. Cherchez-vous l’implication du spectateur, sa réaction, sa participation ? Que souhaitez-vous lui faire partager ?

C’est d’abord la manifestation d’un besoin de créer des œuvres qui sortent du plan de l’écran car pendant de nombreuses années j’ai travaillé plus du Net-art et des tableaux interactifs. Puis avec la maturité de la recherche et le Hacking des capteurs commerciaux se généralisant, les œuvres interactives dans l’espace sont une suite logique. Surtout dans nos régions avec les imaginaires et le folklore qui nous nourrit dès l’enfance. Ces œuvres aussi sont une porte ouverte à notre passivité face à l’écran. Mais aussi d’inviter l’imaginaire à pénétrer d’autres univers graphiques et poétiques que ceux proposés par les industries de jeux… prôner un autre type d’éveil peut être ?

Le travail du jeune artiste Rodell Warner (Trinidad & Tobago) semble faire écho au vôtre. Existe-t-il des filiations entre vos recherches plastiques ?

Oui je pense que les questions purement existentielles sont déjà un lien fort, Qui suis-je, que suis-je ? Où vais-je ?

Ensuite l’utilisation de la trame, du motif, de la vidéo, de l’interactivité. Nous avons beaucoup sympathisé et échangés lors de mon passage au TTFF 13. J’espère que nous aurons l’occasion de participer à une résidence d’artiste ensemble. Le résultat peut être très intéressant.

D’une manière plus générale, quelles sont vos influences ?

La Jungle de Wifredo Lam, les œuvres de Matta, la question du souffle et du geste dans les œuvres asiatiques… La place du Palétuvier dans l’œuvre d’Édouard Glissant…

Allongé sur le dos et regarder les nuages passer, s’oublier en regardant les mouvements des feuilles vu d’en bas danser dans le vent…

Selon vous, quels défis l’art caribéen doit-il encore dépasser pour réussir à s’imposer sur la scène internationale ?

Ma visite de la Caraïbe anglophone, Trinidad, mais aussi d’Aruba ou Cuba, m’a montré qu’il existe des artistes Caribéens qui s’imposent sur la scène internationale. Je retournerais la question : qu’en est-il vraiment de la Caraïbe francophone ? Déjà d’être visible, d’avoir des Musées et des galeries qui favorisent la circulation des œuvres… et de considérer les nouvelles formes de créations (New Media, Vidéo Interactive) comme faisant partie du paysage et non des « phénomènes » qui servent à remplir des quota. Mais qui ne trouvent pas de légitimité dans le contexte.

Quels sont vos projets ?

Je suis activement à la recherche de nouveaux partenariats afin de développer de nouvelles œuvres en gestation. Et surtout de résidences d’artistes internationaux.

Plus sur l’artiste (biographie, expositions, biennales)

Par Clelia Coussonnet

Octobre 2013

Crédits photographie à la une : David Gumbs ©