Uprising Art est partenaire média de la première édition de la BIAC, Biennale Internationale d’Art Contemporain de Martinique, qui se tient du 22 novembre 2013 au 15 janvier 2014 et dont le thème est « De la Résonance du Cri Littéraire dans les Arts Visuels ». A ce titre, Uprising effectue un reportage à la Martinique du 19 au 26 novembre et conduit une série d’interviews de l’équipe organisatrice, des commissaires invités, des artistes en résidence et des artistes exposant dans les Pavillons International et de la Martinique.

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En exclusivité une interview de
Christian Bertin, artiste martiniquais
Pavillon Martinique

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Pourriez-vous vous présenter ainsi que vos thématiques de travail.

Je m’appelle Christian Bertin, je suis martiniquais, mon atelier se trouve à Belle-Fontaine, et je voyage souvent pour exposer dans d’autres pays. J’ai plusieurs thématiques de travail mais je m’intéresse tout particulièrement à la ‘blesse’, ce mot désigne une blessure intérieure. Il y a deux tragédies qui m’ont intéressé dans ce pays : la tragédie naturelle du volcan et la tragédie de l’esclavagisme. La Martinique est un pays violent, par les hommes, l’histoire et la nature. Je suis en relation avec ça.

Il s’agit de la 1e édition de la BIAC en Martinique. Quelle est l’importance d’un tel événement ?

Tout d’abord, je suis d’accord avec l’organisation d’une telle biennale car cela fait longtemps que nous sommes français mais que nous n’avons pas cette reconnaissance. Nous ne sommes pas des artistes au même niveau que les autres, alors que bien qu’artistes martiniquais nous sommes aussi artistes français. Malheureusement, nous sommes vus comme des artistes subalternes. Je ne comprends pas comment on peut placer les écrivains comme Césaire, Glissant, Fanon en haut de liste, mais ne porter qu’un regard petit sur les artistes plasticiens martiniquais. Une biennale peut contribuer à ce que l’on cesse de regarder les martiniquais comme un petit point et que l’on voit les artistes développer leur travail.

Christian Bertin, La peau du serpent noir, 2013 © Uprising Art

Christian Bertin, La peau du serpent noir, 2013 © Uprising Art

Ensuite, faire une biennale où les artistes martiniquais peuvent faire des rencontres avec d’autres artistes, je crois que c’est ça la fonction d’une biennale : favoriser les échanges.

Cela permet également aux instances locales de comprendre l’intérêt et la fonction de la création artistique dans un espace. S’il n’y a pas création, il y a mort d’homme.

La sculpture que vous avez crée pour la biennale est une nouvelle pièce, spécialement conçue pour répondre au thème de la BIAC. Pourriez-vous nous en dire plus ?

Cette pièce a une histoire : mon histoire à moi, mon histoire avec la littérature de Césaire, et mon histoire avec mon pays.

J’ai 60 ans, je suis arrivé dans un quartier populaire à 3 ans, c’était à Trénelle-Citron. Césaire a tout fait pour nous dans ce quartier. Pour en venir à l’anecdote, ce quartier était bourré de serpents et chaque soir quand il faisait noir et que j’allais me coucher je pensais à cet animal, me demandant s’il serait sur mon lit. La pièce est intitulée La peau du serpent noir.

Aimé Césaire a écrit beaucoup de textes sur les serpents. Je voulais jouer autour de ça.

Il faut aussi dire que ce pays est un pays de serpents, et que même si les chrétiens ne sont pas d’accord, le serpent fait partie de la vie et de la culture de nombreux peuples, comme – par exemple, les amérindiens qui étaient là avant nous. Éliminer les serpents, c’est presque nous éliminer aussi.

Christian Bertin, La peau du serpent noir, 2013 © Christian Bertin

Christian Bertin, La peau du serpent noir, 2013 © Christian Bertin

La pièce est monumentale. Quels matériaux avez-vous travaillé et comment en êtes-vous venu à sa composition ?

Pour créer cette pièce, j’ai été invité à créer dans une déchetterie de fer. J’ai été très heureux de travailler dans cet espace de ferraille, ce lieu de rejet du fer, ça m’a intéressé. Plastiquement il y avait des choses à tirer de là-dedans. Ce qui m’a intéressé c’était la quantité de matériau à utiliser, enlever, ajouter. Il ne faut pas oublier dans l’histoire de l’art occidental le moment où les artistes occidentaux ont été créér dans les poubelles. Je me suis servi de cette histoire aussi.

J’avais déjà une idée globale en tête dans mon atelier, mais la fonction de l’artiste c est l’adaptation au changement et arrivé sur place j’ai changé mes perspectives en raison de la matière folle qui se trouvait en face de moi.

L’intérieur de la pièce, est-ce la peau du serpent qui a mué ?

C’est la peau, elle change…

Christian Bertin, La peau du serpent noir, 2013 © Uprising Art

Christian Bertin, La peau du serpent noir, 2013 © Uprising Art

Il y a également une petite attaque contre la consommation. À l’intérieur le symbole de Total est répété plusieurs fois, ainsi que des éléments provenant de fours ou d’électroménagers. Il y a plusieurs grilles de lecture : critique contre le total de l’art ou le total de comment exploiter les gens ?

Vous laissez les portes ouvertes…

J’ai ma propre conception de l’art et de sa fonction. Cependant, et c’est ce qui m’intéresse, l’art permet au public d’apporter d’autres choses à la vision de l’artiste. Les spectateurs doivent et peuvent imaginer autre chose, surtout dans un pays comme la Martinique.

Quel écho une telle œuvre peut-elle avoir sur le public ?

Déjà la taille de la pièce (7m80 de haut) impacte. Cette forme de récupération, cette hauteur, et le fait qu’elle soit installée penchée – un peu comme la tour de Pise.

D’autre part, le titre va attirer les gens : ils aiment le serpent autant qu’ils le craignent. Cette idée de peau du serpent noir est aussi une manière de m’interroger, en tant qu’artiste, sur s’il faut bannir la tradition ou bien s’en servir pour aller plus loin ? Le serpent fait partie d’une pensée de la tradition. Comment garder cette tradition tout en allant dans une modernité, qui serait la nôtre, mais une modernité quand même ?

Christian Bertin, La peau du serpent noir, 2013 © Christian Bertin

Christian Bertin, La peau du serpent noir, 2013 © Christian Bertin

C’est une question de balance et d’équilibre.

Oui, on ne doit pas se perdre. On ne peut pas couper la tradition – surtout pas – mais on ne peut pas non plus rester dans un passéisme. Aucun peuple ne peut fonctionner sans tradition. Le lien est très important et fort.

Vos œuvres sont une réappropriation de l’histoire, de l’histoire de l’art, du territoire et une exploration de la mémoire. Est-ce que ces notions vous sont chères ?

Oui, mais je ne suis pas hors du monde. Je suis moi avec mon contexte et mon histoire, mais je réapproprie tout. Autant que la musique classique m’intéresse, le jazz ou le bele de Martinique m’interpellent. Je ne suis pas absent du monde ; je ne peux pas être comme un français ayant vécu toute sa vie en France, car je suis martiniquais, mais je regarde la France, comme je regarde le monde.

Je ne peux pas vivre si je ne connais pas mon histoire et je ne peux pas regarder l’autre si je ne sais pas où je suis et qui je suis. Je dois approprier mon histoire et la mémoire pour faire un travail contemporain. Ma mémoire, et la mémoire collective, c’est autant la tempête, le cyclone, le volcan, l’esclavagisme, que Césaire, Glissant ou Fanon. C’est ça mes mémoires, bien que cela ne m’empêche pas non plus de regarder Picasso qui est une mémoire aussi…

Déterritorialisez-vous l’art ?

Je travaille selon l’espace du territoire, avec les matériaux présents dans le territoire, et je m’inscris à partir de cela.

En termes de matériaux, vous utilisez des bidons, des portes de véhicules, de la tôle, des fûts, ainsi que des éléments végétaux (feuilles, bois). Oscillant entre restes industriels et inclusion du naturel, quelle est la symbolique de ces matériaux ?

Ma réponse sera très simple : je n’ai pas eu une éducation d’artiste, mes parents n’avaient pas de bibliothèques. J’étais un fils populaire qui a vu sa famille et ses voisins construire leur maison à Trénelle-Citron. Ces constructions étaient faites de plusieurs matériaux, et représentaient les pensées de plusieurs formes architecturales. J’ai cette sensibilité intérieure qui fait partie de mon histoire ; pour cela tous les matériaux me parlent et je ne me pose pas de questions sur leur symbole ou leur choix.

Interrogez-vous la mondialisation et ses conséquences ?

Parlons plutôt de marché commun… Je suis un homme du marché commun, car le premier qui a existé c’était la traite des noirs. Je suis profondément marqué par cela.

Comment traitez-vous de la violence dans vos œuvres ? Et quelle violence ?

Le monde contemporain est violent. Je parle de la violence de la mémoire, de la violence de l’esclavagisme, d’une violence contre l’homme et la femme de plusieurs siècles. Il y a une résistance, un engagement critique dans ma pratique.

Pourtant, je ne reste pas avec cette chaîne, à la porter… Non, je lui donne plutôt une autre forme. Cela peut paraître simpliste, mais à cette violence, il faut lui donner de l’amour et de la force. Je ne fais pas de l’art que pour l’art, que pour la rébellion, je fais surtout de l’art pour que les êtres puissent se regarder les uns les autres.

Vous travaillez aussi bien la sculpture, l’installation, la peinture que la céramique ou la vidéo. Comment fonctionne cette combinaison ?

Elle dépend de ma sensibilité, de la pensée du travail, de l’espace et de la conception de l’espace, et plastiquement de ce que ça va donner.

Je revendique ma première culture, je me suis donné comme direction de bannir tout et prendre tout. Je ne suis ni peintre, ni sculpteur, je suis un créateur, et c’est tout.

Est-ce important pour vous d’exposer ailleurs dans la Caraïbe ?

Oui, car je crois que la colonisation nous a coupé entre nous et l’art peut nous permettre de nous rejoindre.

Plus sur l’artiste (biographie, expositions, biennales)

Par Clelia Coussonnet

Novembre 2013

Crédits photographie à la une : Christian Bertin © Robert Charlotte