Uprising Art est fier de partager avec vous la première interview dédiée à BE.BOP 2013, une initiative formidable que nous soutenons en tant que partenaire media, qui s’est tenue en mai dernier à Berlin en Allemagne.

Se concentrant sur l’héritage du mouvement du Black Power dans le contexte de la Guerre « Froide » d’une perspective du « Sud global », elle présentait plusieurs artistes contemporains caribéens – devenant par là le premier festival de performance Afropéen- et par extension le premier festival de performance de la Diaspora Caribéenne en Europe.

Voici une interview de Wagner Carvalho, le co-directeur du Ballhaus Naunynstrasse.

Peux-tu te présenter ainsi que le Ballhaus et expliquer de quelle façon tu t’es impliqué dans le festival BE.BOP?

Je m’appelle Wagner Carvalho, je suis artiste et je suis le directeur artistique du Ballhaus. J’ai reçu une formation d’acteur et de danseur, et j’ai étudié les sciences théâtrales en Allemagne. Je suis brésilien, je suis né à Belo Horizonte et je vis à Berlin depuis 22 ans. Pratiquement une génération déjà!

Dans ce contexte, j’ai développé beaucoup de projets au Brésil et en Allemagne. Je dirige le festival brasil move berlim, qui est dédié à la danse brésilienne contemporaine. J’ai plusieurs expériences en ce qui concerne les échanges culturels entre les deux pays et je suis aussi très impliqué en tant que militant contre toutes les formes de discrimination, et particulièrement dans les mouvements antiracistes.

En 2008, le Ballhaus a été créé dans la perspective d’un théâtre “post-migrant”, grâce à notre collègue et ex-directeur (jusqu’à l’année dernière) Shermin Langhoff. Elle nous a donné à mon collègue Tunçay Kulaoğlu et moi-même la possibilité d’apporter de la continuité quant la direction du théâtre. En 2008 un changement de perspective a été introduit au Ballhaus à travers le début du développement d’un espace dédié à la remise en question de la structure et de la déstructure de la société allemande en ce qui concerne sa relation à la diversité. Cela est symbolisé dans un discours qui soutient une perspective de valorisation de la diversité que nous avons dans ce pays; et particulièrement à Berlin, à travers ses 3,5 millions d’habitants, et ses 25% de Berlinois qui ne sont pas d’origine allemande.

Le Ballhaus a accueilli la présence d’artistes de diverses origines vivant et travaillant en Allemagne, et avait comme point de concentration –dans un premier temps- des artistes allemands d’origine turque et kurde (de deuxième et troisième génération). En réalité, ils étaient nés en Allemagne mais ils ont toujours traités comme si ils n’avaient pas leur place dans le pays. A partir de cela, nous avons construit un théâtre qui exprime ce fait et qui donne de la place à ces protagonistes.

Nous avons réussi à mettre en place un espace de dialogue institutionnel qui nous permet d’agir nous-mêmes, d’écrire sur nous, et de diriger nos propres histoires. C’est un aspect fondamental parce que nous avons pu établir une scène politique et artistique, même si nous sommes un petit espace comparé aux institutions d’Etat. Nous sommes une scène libre, avec un soutien institutionnel, mais tout en gardant cet élément alternatif. Depuis 2008, nous avons été impliqués dans la remise en question de cette structure sociale et politique – structure qui n’ouvrait pas ses portes à des artistes d’autres origines dans ses espaces culturels à travers une position cruciale de protagonistes. Avant ces artistes non allemands étaient placés dans des rôles stéréotypés, cependant, au Ballhaus, nous avons rompu avec cela.

La présentation de BE.BOP dans notre espace est essentielle parce qu’elle apporte la possibilité d’amplifier de nouvelles perspectives dans notre scène. La perspective noire est une question qui nous touche et nous émeut, dans la mesure où depuis 2009 nous nous sommes engagés dans des activités ponctuelles sur ce sujet.

Avec la première édition de BE.BOP en 2012, nous avons pu apprécier l’importance d’avoir un dialogue si ouvert grâce à la participation de beaucoup d’artistes, d’intellectuels, qui vivent aussi en Europe, pour nous aider à réfléchir sur cette situation et pour générer de nouvelles perspectives pour changer le discours homogène sur l’expérience noire en Europe. Cela nous permet de favoriser de nouvelles réflexions sur nous-mêmes.

A partir de là, notre travail avec Alanna Lockward, la fondatrice et initiatrice du projet, a été vraiment productif et nous a enrichi. Il nous a permis d’accueillir BE.BOP à nouveau cette année, et aussi la troisième édition l’année prochaine en 2014. Nous sommes en train de renforcer notre relation et nous voyons notre travail comme enraciné dans la continuité et dans la durée. Il est important d’avoir une action qui permette de maintenir les premiers pas que nous avons faits l’année dernière.

Cette année, mon désir a été de promouvoir des performances live, et c’est ce qui se passe maintenant ! Nous avons des collègues qui apportent leur contribution artistique et scénique à l’aspect intellectuel du festival. Les pratiques théoriques et scéniques sont essentielles pour réfléchir sur notre action dans le Ballhaus lui-même.

Les deux approches enrichissent le dialogue et se nourrissent l’une de l’autre…

Totalement ! Les artistes, qui font des performances, participent aussi aux discussions et aux tables rondes et même s’ils ne sont pas des théoriciens, leurs pensées et idées sont fondamentales en ce qui concerne le fait d’être noir dans la société européenne dans laquelle nous sommes insérés. La performance scénique amplifie la discussion.

Il y a un renforcement entre ces deux perspectives. Les performances sont une extension de ce qui est vécu pendant la journée, et de l’échange d’idées. Je n’arrive pas à dissocier les deux; je pense qu’on ne peut pas faire cela. C’est bien d’avoir des artistes qui peuvent contribuer sur ces deux aspects à la fois, et le public apprécie ça aussi.

Quelle est l’importance d’organiser un tel évènement à Berlin ; dans la société allemande et dans un contexte européen plus large ?

Cet évènement a son importance en lui-même grâce à son potentiel de remise en question et de propositions pour changer les structures existantes.

Comme nous le savons, l’Europe traverse une période de crise économique vraiment dure et radicale qui finit par affecter la partie de la population qui soi-disant ne fait pas partie du continent européen. Donc cela semble logique de soulager ces difficultés et de parler de ce qui se passe en Europe pas seulement avec la crise économique mais aussi dans une politique plus large. Quelques groupes sont plus touchés dans ce contexte et concentrent la violence, la discrimination et l’exclusion. La population noire est la population qui souffre le plus de cette situation, dans n’importe quel pays du continent européen où vous vous trouvez. Ils sont constamment dépeints comme différents, et c’est la seule façon dont on les voit, particulièrement à travers le nombre grandissant de partis d’extrême droite et de partis radicaux en Europe. Nous sommes des cibles faciles pour cette décharge d’énergie violente exprimée à travers la discrimination et l’exclusion.

BE.BOP est un évènement unique parce qu’il rassemble des collègues qui viennent de différents pays européens et qui partagent cette expérience, nous racontent leurs histoires et les histoires des mouvements sociaux ou antiracistes des pays desquels ils viennent.

En ce qui concerne plus particulièrement la présence et l’organisation de BE.BOP en Allemagne, on peut dire que cela vaut la peine d’être pris en compte notamment à cause de l’histoire du pays et sa période radicale nazie de 1933 à 1945. C’est important parce cela renforce la possibilité de vivre ensemble et d’être ensemble dans le respect de nos différences. Non pas en essayant de les effacer ou en essayant de dire qu’on peut être tous égaux, non c’est un procédé d’échanges qui peut nous aider à atteindre plus d’équilibre. C’est nécessaire, principalement si on considère que jusqu’à l’an 2000 l’Allemagne ne se considérait pas comme un pays d’immigration. La majeure partie de la société a une posture dure et sévère à l’envers des immigrants – pas de rejet – mais elle est inflexible en ce qui concerne les perspectives qui pourraient peut-être changer la façon dont ils se considèrent comme allemand. C’est pourquoi tellement de personnes qui sont nées en Allemagne mais qui ont d’autres origines sont toujours traités comme si ils n’étaient pas à leur place en Allemagne, et d’autant plus quand on en vient à l’aspect visuel de la chose, en tant que personnes noires nous sommes d’autant plus marginalisés.

Grâce à BE.BOP, nous pouvons réfléchir à notre vie quotidienne parce que nous avons invité des personnes qui ont traversé des expériences différentes – qui ne sont pas les nôtres, mais qui contribuent aux nôtres, donc nous pouvons atteindre un espace plus grand d’existence. C’est pourquoi il est important d’amener BE.BOP à nos contextes berlinois, allemand et européen.

Un dernier aspect est que les participants au festival retourneront maintenant dans leur pays et vont promouvoir, diffuser et propager cette expérience vécue à Berlin.

Quels sont les défis qui attendent la prochaine édition de BE.BOP ?

Je pense que le défi principal, particulièrement pour les organisateurs de l’évènement, concerne les problèmes de financement. En effet, pour cette édition, beaucoup ont participé aux discussions parce qu’Alanna les avait convaincus, grâce à cet incroyable contact qu’ils ont établi. La plupart ont financé eux-mêmes leur voyage à Berlin parce que participer à BE.BOP voulait dire quelque chose pour eux, c’était une action qu’il considérait comme importante, ils voulaient que cela se réalise. Donc en effet, c’est un des plus gros défis, parce que le projet n’a pas reçu le soutien nécessaire, comme cela aurait dû se passer, ou comme l’année dernière. La situation a déclenché une plus grande action de solidarité de la part des participants et aussi des institutions comme le Heinrich Böll Stiftung, AfricAvenir ou le Ballhaus Naunynstrasse qui ont injecté des ressources directes pour que le festival puisse se réaliser. Cette pénurie de fonds a empêché beaucoup d’intervenants de participer et nous avons dû régler cela. L’idée est là; les personnes et les organisateurs sont là pour que cela se fasse, l’espace, le public sont là aussi.

En ce qui concerne le public, as-tu remarqué des différences avec le public de l’année dernière ?

J’ai vu plus de jeunes, un public qui était jeune et dynamique. Cela donne de la force au projet.

Nos discussions ont amené des contradictions, mais c’est exactement ce qui provoque une réflexion et une compréhension plus profondes. Rien n’est linéaire, cela apporte des contradictions, tout comme dans nos propres vies, mais c’est ouvert au dialogue. Les différences doivent être respectées et particulièrement les différences d’idées.

BE.BOP ouvre la nécessité de réfléchir sur nos actions.

Pour toi, quel sera le suivi de ce festival, à part l’édition 2014 de BE.BOP ?

En août, nous commencerons notre nouvelle saison avec un festival qui s’appellera “Black Occupation” (c’est le titre provisoire pour le moment). Ce sera un évènement d’un mois qui portera sur la perspective noire, avec de la danse –de compagnies du Brésil et de la Martinique, du théâtre et des performances, de la littérature, des films…

Cela montre que nos actions sont inscrites dans le renforcement et l’amplification des évènements qui prennent place dans le Ballhaus.

22 mai 2013, à Berlin, Allemagne

Par Clelia Coussonnet

Crédits photographie à la une : Wagner Carvalho © Christopher Yukio Iwata