Uprising Art est fier de partager avec vous la dernière interview dédiée à BE.BOP 2013, une initiative formidable que nous soutenons en tant que partenaire media, qui s’est tenue en mai dernier à Berlin en Allemagne.

Se concentrant sur l’héritage du mouvement du Black Power dans le contexte de la Guerre « Froide » d’une perspective du « Sud global », elle présentait plusieurs artistes contemporains caribéens – devenant par là le premier festival de performance Afropéen- et par extension le premier festival de performance de la Diaspora Caribéenne en Europe.

Voici une interview de Quinsy Gario, un artiste, travaillant sur la performance, qui vit à Amsterdam, mais vient de la Caraïbe néerlandaise- né et élevé à Curaçao, St Marteen et les Pays-Bas. Il a été invité à BE.BOP 2012 pour réaliser une performance sur « Zwarte Piet is Racism » et a présenté « Canned Goat », une nouvelle performance durant la dernière édition.

La performance Canned Goat a été présentée hier soir durant l’édition 2013 de BE.BOP. Pouvez-vous présenter son concept ?

C’est une pièce basée sur un projet que j’ai fait en octobre 2012 à Amsterdam. Canned Goat est comme un festival de chanson et une compétition de style l’Eurovision, avec cinq partis politiques. Le public en vient à voter pour l’un des partis.

Quinsy Gario, Canned Goat, BE.BOP 2013, Berlin © Wagner Carvalho

Quinsy Gario, Canned Goat, BE.BOP 2013, Berlin © Wagner Carvalho

En coopération avec l’écrivain Flavia Dzodan, le peintre Raquel van Haver, la photographe Angela Tellier, la réalisatrice Mina Ouaouirst, le concepteur graphique Orville Yssel, les acteurs Hajar Belkhadda, Juultje Kok, Vurgil Bruyning et Julian Isenia et les producteurs Natasha Jones et Spitsvondig. La pièce interroge l’opacité du système électoral et la façon dont les voix des migrants sont supprimées ou négligées.

Pour cette performance à Berlin, j’ai demandé à une amie Muna Shirwa d’adapter cette pièce pour juste deux performeurs. Cela a brisé la structure mais cela a aussi introduit une différente compréhension du processus politique et des conversations que les gens ont à propos du processus politique.

Quelle en a été votre expérience hier ?

C’était une expérience intéressante et instructive, parce qu’elle a montré qu’on pouvait la faire avec seulement deux personnes. Je voulais que le public soit désorienté et devienne de plus en plus agacé et troublé par ce à quoi il participait. A la fin de la pièce, Alanna Lockward a entendu une personne du public qui disait que j’étais absolument agaçant et c’était ce que je voulais. Donc cela a marché.

Quinsy Gario, Canned Goat, BE.BOP 2013, Berlin © Wagner Carvalho

Quinsy Gario, Canned Goat, BE.BOP 2013, Berlin © Wagner Carvalho

Était-ce la première fois que vous faisiez une performance avec Muna ? Quelle a été la place de l’improvisation dans ce processus ?

Cela fait très longtemps que je connais Muna mais j’ai vraiment commencé à travailler avec elle en 2007 pendant un atelier de performance poétique mis en place par Lies Aris et Babs Gons. Et ensuite de 2008 à 2011 nous avons fait partie du Poetry Circle Nowhere, le premier groupe de performance poétique des Pays-Bas. J’ai quitté le groupe en 2011 pour me consacrer à mon premier one-man-show et c’est la première fois que nous nous retrouvions sur un podium ensemble depuis cette époque. Donc vous pouvez voir que nous sommes à l’aise l’un avec l’autre sur la scène. Cela laisse de la place à l’improvisation et être à l’aise pour rebondir sur les idées spontanées de l’un et de l’autre.

Pendant BE.BOP 2012 vous avez été invité à faire une présentation de « Zwarte Piet is Racism». Pouvez-vous nous en dire plus sur ce projet ?

J’ai rencontré Alanna Lockward en 2011 pendant une performance sur ce projet. Elle m’a ensuite invité à BE.BOP et en 2012 j’ai eu la chance de présenter les mécanismes du projet et ma réflexion sur ce qui s’était passé pendant la performance du projet.

Aux Pays-Bas, de début octobre jusqu’au 5 décembre, nous fêtons Sinterklaas. C’est une tradition selon laquelle les enfants reçoivent des cadeaux et des bonbons, mais elle inclut le personnage au visage noir appelé Zwarte Piet (Piet Noir). Même si cela fait depuis le 12e siècle que cette tradition existe, le personnage de Zwarte Piet comme on le connaît maintenant, a été introduit en 1851. Il a était introduit trois ans après l’introduction de la nouvelle constitution et 12 ans avant l’abolition de l’esclavage. Il a été présenté à un drôle de moment où le pays avait besoin d’une tradition pour imaginer une communauté en lien avec les débats d’abolition et pendant cette période aux Pays-Bas.

Quinsy Gario, Zwarte Piet is Racism © Kain The Poet

Quinsy Gario, Zwarte Piet is Racism © Kain The Poet

Après que ma mère se soit faite appelée Zwarte Piet par un collègue en 2005, je me suis dit qu’il était temps de faire quelque chose. Depuis ce moment j’ai inséré des vers qui critiquaient Zwarte Piet dans ma poésie. Et ensuite en 2011 j’ai décidé de faire quelque chose contre cela qui ferait lien avec le racisme explicite dont nous sommes victimes. Je voulais faire quelque chose qui incarnerait une perspective critique et postcoloniale de ce personnage sans avoir à défendre ma position. Le racisme derrière le personnage a été présenté comme acquis et ensuite les gens devaient me convaincre par des faits et leurs propres histoires que ce n’était pas raciste. Personne n’a jamais réussi parce que la plupart des gens ne connaissent pas vraiment les différentes choses auxquelles le personnage fait référence ou ne pensent pas à l’impact de ce personnage sur la population afro-néerlandaise.

Quelles ont été vos actions ?

C’était un projet de performance-dialogue en lien avec un T-shirt. Je me suis tenu dans des espaces publics, à des festivals ou pendant mes propres performances de poésie, portant ce T-shirt avec inscrit dessus « Zwarte Piet is Racism». Les réactions ont été différentes selon les personnes, certaines m’ont remercié pour ce que je faisais dans la mesure où elles-mêmes voulaient se battre contre cette tradition problématique ; d’autres me criaient leur désaccord et d’autres posaient des questions sur ce personnage et pourquoi je parlais de racisme. J’avais aussi des T-shirts avec moi que je donnais aux gens qui voulaient soutenir ce projet. Cela a donné lieu à une communauté vraiment large qui était active et qui a motivé les gens après mon arrestation.

Ce projet s’est conclu lorsque vous avez été arrêté par la police ?

Oui et non en fait. Je me suis bien fait arrêter par la police pendant l’entrée nationale de Sinterklaas à Dordrecht le 12 novembre 2011. Ils m’ont arrêté parce que je portais ce T-shirt et ils voulaient que je m’en aille de la place publique sur laquelle j’étais. Nous étions quatre –un journaliste, un chercheur et un fan du projet. Heureusement un passant a filmé l’arrestation et l’a mise sur YouTube. Elle a été récupérée par un site internet raciste d’extrême droite ce qui a fait que le nombre de personnes qui parlaient de l’arrestation a explosé sur Twitter.

Donc c’est là que le projet a pris fin…

Non, en réalité, après que la police nous ait arrêtés le projet à continuer d’avancer et s’est achevé lors du premier anniversaire de mon arrestation. J’ai l’arrêté parce que la discussion était un sujet accepté dans la sphère publique. Je ne voulais pas être un martyr ou finir comme une caricature de moi-même, parlant seulement de ce projet. La discussion a été reprise partout et c’était le but de mon projet.

J’ai cependant organisé des évènements avec des fans et des amis l’année suivant mon arrestation. Le 28 février, nous avons tenu une discussion sur « Comment se débarrasser et s’attaquer au personnage de Zwarte Piet dans le Sud-Est d’Amsterdam ? ». Ce quartier est le cœur multiculturel d’Amsterdam en un sens. Nous essayions de savoir si dans ce quartier le personnage pouvait être enlevé et si cela était possible alors il pourrait être enlevé ailleurs : cela pourrait être un exemple et aider à développer des outils que nous étendrions au reste du pays.

Le 21 mars, pendant l’International Day against Racism, nous avons organisé une table ronde avec des organisations luttant contre toute sorte de racisme (antisémitisme, islamophobie, homophobie…), en coopération avec la police et une association qui rassemble des plaintes pour discrimination. Il y a eu deux-trois moments tendus mais l’idée était principalement de s’assurer que chaque organisation pourrait se faire entendre et que nous échangerions des idées sur la manière de changer efficacement la société néerlandaise.

Le 3 mai, j’ai organisé le Day of Empathy. Aux Pays-Bas, on fête la fin de la deuxième Guerre mondiale et on commémore les soldats tombés au front le 4 mai. Mais on a oublié le sens réel de l’empathie avec les autres. Pendant la performance, j’ai rencontré des mères qui me disaient que les enfants qu’on taquinait à l’école devraient serrer les dents. J’ai rencontré des hommes et des femmes qui traitaient de chiffes molles les personnes noires qui se plaignaient de ne pas vouloir quitter leur maison pendant cette période. J’ai rencontré des progressistes qui me disaient qu’ils n’étaient pas racistes et donc qui n’écoutaient pas les gens qui leur disaient que le personnage de Zwarte Piet était raciste. On a oublié ce qu’empathie voulait dire dans ce pays.

De plus le 1er juillet, le jour de l’abolition de l’esclavage, nous sommes allés à Dam Square où nous avons mis une gerbe et nous avons fait dix minutes de silence. On ne l’avait pas annoncé et n’avions pas demandé la permission de la police. On avait aussi demandé à la fanfare de Kalentura d’annoncer le compte à rebours du début des dix minutes de silence et de marquer leur écoulement. C’était génial.

Mais en Septembre, un fan a essayé de me voler le projet. Il n’a pas réussi mais c’était intéressant de voir quelqu’un qui avait tellement besoin d’être sous les feux de la rampe qu’il était prêt à tout détruire pour cela. C’était aussi très triste. Mais j’ai continué le projet jusqu’au 12 novembre 2012, et ensuite j’ai pris conscience qu’il était temps de raccrocher le T-shirt.

Quinsy Gario, Zwarte Piet is Racism © Auke Vanderhoek

Quinsy Gario, Zwarte Piet is Racism © Auke Vanderhoek

Pensez-vous que votre projet « Zwarte Piet is Racism» ait contribué à poser les jalons pour la suppression de cette tradition un jour ?

Je pense que oui. En 2011, une recherche a été faite par Nieuwsmonitor, qui recense dans les journaux à grand tirage et les journaux télévisés le nombre de fois que « Zwarte Piet » et « racisme » étaient mentionnés dans la même phrase et il y a eu une augmentation de 400% après mon arrestation. En 2012, le débat sur ce personnage a commencé en octobre- donc un mois avant la date habituelle ! Ce qui s’est aussi passé est que le site internet raciste d’extrême droite a commencé à dire que Zwarte Piet était du racisme. Ils ont littéralement copié les arguments qui étaient avancés par les opposants au personnage ces 40 dernières années. C’était intéressant. Ils ont plus tard dit que c’était une stratégie pour que j’arrête le projet. Mais le mal était fait. Tout le monde aux Pays-Bas a aussi commencé à se remettre en question parce que si ces racistes d’extrême-droite pouvaient l’admettre pourquoi ne le pourraient-ils pas eux-mêmes ?

J’ai arrêté le projet parce que je me suis rendu compte que j’avais atteint mon objectif de faire voir aux organisations que quatre séries d’articles étaient nécessaires pour désamorcer mon projet. Vous rendez-vous compte de combien d’heures et d’argent ont été dépensés afin de mettre un frein à mon projet ? J’ai créé des emplois pour d’autres comme lorsqu’à la dernière parade il y a eu 200 policiers en plus en civil dans la foule au cas où quelqu’un porterait un T-shirt Zwarte Piet is Racism. C’est surprenant quand on y pense.

L’Associated Press et Reuters on écrit un article sur le projet qui a été diffusé autour du monde, et mon projet a été mentionné dans le Washington Post, sur ABC News et dans le Huffington Post pour n’en nommer que quelques-uns. J’ai été interviewé par Euronews et Al-Jazeera m’a invité à participer à une de leurs émissions télévisées. Cela a donné une attention internationale à cette tradition et au combat des gens qui s’y opposent.

Que pensez-vous des quelques initiatives comme celle de Shantrelle P. Lewis qui fera un film sur le sujet ?

Eh bien je suis partagé. D’un côté c’est bien parce qu’elle s’est intéressée au personnage et au conflit entourant ce personnage lorsqu’elle est venue aux Pays-Bas en 2011. En septembre 2011, j’ai organisé un rassemblement pour parler de l’objectif du projet Zwarte Piet Is Racism. Ce qui était accompli et ce qui ne l’était pas. Les objectifs et comment je voulais les atteindre. Les gens pouvaient donner des conseils et aussi parler de leurs propres expériences et comment ils aimeraient contribuer. Comme elle était américaine nous lui avons demandé de parler de la manière dont les visages noirs étaient abordés dans le contexte des États-Unis. C’était une erreur parce que la situation au États-Unis et les formes que les conflits pour l’égalité ont prises aux États-Unis ne peuvent pas être dupliquées.

Elle est revenue en 2012 et il est devenu cruellement évident qu’elle n’était pas venue pour écouter les gens de couleur des Pays-Bas mais elle voulait plutôt exporter la négritude américaine en Europe. Elle essaye de déterminer pour les autres comment la négritude devrait être décrétée, théorisée et incarnée niant par-là les spécificités des réalités afro-néerlandaises et l’hétérogénéité de la communauté qui est en cours de formation. Je le lui ai dit et elle n’a pas aimé et je n’ai jamais plus eu de nouvelles.

J’ai vu qu’elle avait démarré une campagne pour un film sur Zwarte Piet mais la plupart des donateurs venaient des États-Unis. Vouloir changer la société néerlandaise est une bonne chose, mais si la société néerlandaise ne sent pas investie dans ce que vous faites ou ne ressent pas de lien alors cela ne va pas marcher. Cela va faire beaucoup de bruit et elle aura un film pour les festivals et autres mais ça ne changera rien ici aux Pays-Bas. Il est plus probable que la plupart des gens ici vont l’ignorer sans même cligner des yeux parce que c’est une étrangère. Il y a eu de très bons documentaires locaux faits ces deux dernières années sur le sujet qui méritent plus de reconnaissance.

Le militantisme politique et l’art sont-ils toujours liés dans votre pratique ?

Humm, oui en un sens. Cela n’a pas commencé comme cela à l’origine. Je me suis impliqué dans des études de genre et postcoloniales à l’Utrecht University. Pour moi elles représentaient une façon complètement nouvelle de regarder le monde. Avant je suivais les cours de personnes comme Gloria Wekker et Sandra Ponzanesi, je ne lisais pas vraiment entre les lignes. Maintenant dans mon travail je fais en sorte que tout ce que je dis soit en lien d’une façon ou d’une autre avec l’environnement dans lequel l’œuvre a été produite.

Quinsy Gario, MC TORI o.l.v. Babalicious © Jean van Lingen

Quinsy Gario, MC TORI o.l.v. Babalicious © Jean van Lingen

Comment traitez-vous de la décolonialité dans vos œuvres ?

Ce que j’essaye de faire est comprendre les voix des colonies néerlandaises. J’essaye de comprendre quel type de production de connaissance a été fait là-bas et comment cela peut être lié à ce qui se passe maintenant aux Pays-Bas. Un des plus grands poètes de Curaçao, Ellis Juliana, vient de mourir et quand on parle de la grande poésie du royaume néerlandais beaucoup de gens ne connaissent même pas son nom. J’essaye de m’assurer que les mécanismes qui nous réduisent au silence soient découverts et qu’on s’en débarrasse.

De quelle façon vivre en Europe influence-t-elle votre approche à l’art ?

Ça a de l’influence ! Un grand nombre des connexions que je fais dans mon processus créatif a commencé en Europe. Je n’aurais pas connu la pensée décoloniale ou peut-être plus tard dans ma carrière, si je n’avais pas été en Europe et si je n’avais pas rencontré Alanna Lockward. L’endroit où je suis me met en contact avec plus de penseurs. Je suis privilégié dans ce sens-là.

Avez-vous déjà fait des performances dans la Caraïbe néerlandaise ou ailleurs dans les Caraïbes ?

Non jamais. Pas encore. J’ai commencé à faire des performances ici aux Pays-Bas.

C’est intéressant et je vais vous poser la même question qu’à Teresa : le souhaitez-vous ?

Oui, je le souhaite vraiment. En 2005 avec ma mère Glenda Martinus, ma tante Gala Martinus et mon oncle Rudsel Martinus, nous avons organisé une exposition au Curaçao. J’ai adoré montrer mon travail là-bas. Maintenant je veux y retourner et faire des performances. Mais ce que je veux aussi est le faire à mes propres conditions c’est-à-dire être capable de présenter des œuvres qui sont difficiles. Je veux produire des œuvres qui ne sont pas directes mais qui créent un lien à travers les performances.

Quinsy Gario, Principle of Certainty © Jean van Lingen

Quinsy Gario, Principle of Certainty © Jean van Lingen

Vous aimez la complexité.

Oui. J’aime la complexité. J’aime pousser, faire des coïncidences, et j’aime l’improvisation. Parfois, je ne sais pas ce qui va venir ensuite, et puis je vois ce que le public peut m’apporter et je pars de cela.

La dernière performance que j’ai faite au Bigsas African and African Diaspora Literature Festival à Bayreuth a été prédéterminée en un sens : j’avais les poèmes que j’allais lire, et le public les avait aussi, mais ce que j’ai dit pour accompagner les poèmes est venu de ce que j’ai reçu de la pièce. Et cette performance peut être liée à BE.BOP 2012 où j’ai rencontré Nadya Ofuatey-Alazard qui a produit le festival.

La première fois que je vous ai rencontré, vous avez réalisé une performance – poétique live lors de l’exposition Who More Sci-Fi than Us à Amersfoort. Vous faites des performances et concevez d’autres œuvres qui ne sont pas toujours en lien avec la poésie, mais elle est centrale dans votre pratique. Pouvez-vous nous donner plus de détails sur cela ?

La poésie est la base de l’art ! La poésie doit être en lien avec la création ; poiesis est le mot grec qui veut dire « faire » et c’est de là que le mot poésie est dérivé. C’est ce que je fais avec mon travail : la poésie me donne une sorte de liberté d’exprimer mes pensées et mes sentiments d’une façon non-linéaire. Je peux sauter, je peux être rhizomatique, je peux exploiter, je peux me comprendre et aussi avoir une présence. Mon processus et ses liens avec l’improvisation portent aussi sur sentir et faire l’expérience des gens autour de moi.

J’imbrique les références. J’aime la poésie parce que c’est comme un puzzle. Les résumés poétiques sur le moment et les réflexions comme Nets Have Many Holes écrit pendant Who More Sci-Fi than Us ont des références que vous pourriez ne pas comprendre si vous n’étiez pas présent et si vous l’aviez lu après. C’est ce que j’appelle la connexion instantanée avec le public, et c’est pourquoi j’aime la performance-poésie et l’improvisation.

La présence du public est cruciale pour vous.

Oui. Regarder dans les yeux de quelqu’un et parler de ce que vous avez en commun et de ce que vous n’avez pas en commun, ou de ce à quoi ils me font penser, cela vous donne le sentiment d’être ensemble. Cela me donne le sentiment d’appartenir à une communauté et c’est ce que j’aime dans la performance-poésie : créer cette communauté à travers des mots et être ensemble dans le même espace.

Quinsy Gario, MC TORI o.l.v. Babalicious © Jean van Lingen

Quinsy Gario, MC TORI o.l.v. Babalicious © Jean van Lingen

En s’appuyant sur ce que vous avez dit plus tôt, peut-on dire que la communauté est au centre de votre pratique ?

Oui, je le dirais. Après la fin du projet « Zwarte Piet is Racism», j’ai commencé un programme radio de communauté sur Mart Radio, une station publique locale à Amsterdam. Je me suis rendu compte qu’à travers les réseaux sociaux en ligne, j’atteignais un certain type d’audience mais je ne savais pas de ce que le public plus âgé voulait parler et comment ils voyaient le monde. Par ce programme de radio j’ai pu avoir accès à cela et j’ai pu interagir avec des gens plus âgés que moi. C’est génial parce que parfois une personne m’a approché en disant « c’est bien, mais tu oublies ceci, ou tu devrais regarder cela ». C’est ce dont on a besoin : un transfert de connaissance intergénérationnel. C’est ce qui a manqué ces dernières années. Nous avons une classe moyenne noire qui s’occupe de ses propres problèmes mais qui ne comprend pas la nécessité de défendre la classe ouvrière noire. Nous avons des classes d’élite qui ont émigré aux Pays-Bas mais qui ne regardent pas ce qui est arrivé à d’autres émigrants de la région caribéenne. On a besoin d’avoir ce sens de solidarité, ce sens de collectivité. Ce programme de radio que je suis en train de transformer en plateforme cherche à faire cela. Je veux comprendre comment le pouvoir peut être renversé et redistribué pour faire progresser une réalité néerlandaise radicalement différente pour tout le monde.

Vous utilisez différents types de supports (la performance, la poésie, les installations, le militantisme, l’engagement social). Cette pluridisciplinarité vous permet-elle de créer un dialogue plus large ?

Tous les supports sont liés, c’est à ce moment-là où mon passé d’étudiant en nouveaux médias, en film et en théâtre revient. Tous ces différents supports ont leurs propres langages et en les mélangeant ensemble on obtient quelque chose de différent. En les comprenant on sait comment les casser et les remettre ensemble.

Dans le projet The State of L3 que j’ai réalisé avec Antonio Guzman- où nous avons mis en relation des gens du Sénégal, du Brésil et des Pays-Bas pour comprendre s’il y avait un langage visuel partagé, j’ai connecté la photographie, le film, l’installation et le son dans ma partie. L’œuvre a été basée à Ste Croix qui est une ancienne colonie danoise de la Caraïbe. Il y avait un lien entre ces deux histoires et je voulais explorer cela. J’ai vu que Ste Croix est un nom générique, il y a 21 villes dans le monde qui portent ce nom, même aux Pays-Bas – où je suis allé et où j’ai pris des photographies. Quand les Danois ont vu l’exposition ils étaient abasourdis et m’ont demandé sur une photo de quelle église il s’agissait dans leur ville (au Danemark), j’ai dit qu’elle était aux Pays-Bas et ils étaient surpris parce qu’ils m’ont dit que l’église avait une architecture danoise. Je fais un lien avec une pièce en bois rappelant la notion de voyager et de bateau volant. En néerlandais, « schipol » (l’aéroport) fait référence à l’endroit qui était anciennement un marécage, et qui était utilisé comme cimetière pour bateaux. Donc j’ai fait un lien entre les bateaux/ voyager, l’architecture/ la religion, les gens/ le mouvement. Je brise la notion de ce qu’est la photographie, ce qu’est une installation, ce qu’est la vidéo, ce qu’est le son. L’œuvre fait maintenant partie de la collection de la Galleri Image à Aarhus au Danemark.

Quels sont tes projets futurs ?

Je travaille toujours sur la question de la communauté. J’élargis le programme de radio que j’ai transformé en association, où les gens peuvent devenir membre. Je me concentre sur cela.

Ma carrière n’est pas une trajectoire linéaire ; elle est toujours titubante et dépendante de nouvelles rencontres avec des gens.

J’ai arrêté en 2011 de faire des compétitions de poésie. J’étais dans le championnat national et j’ai pensé que c’était le bon moment pour s’arrêter, mais j’ai été récemment invité à une compétition dans le nord du pays, et je vais m’y rendre !

En ce qui concerne les performances, je vais commencer à réfléchir sur la manière de repousser mes limites. J’ai quelques idées mais je ne veux pas en dévoiler trop avant d’avoir vraiment fait le point. Mais je vous enverrai une invitation personnelle quand ce sera le moment. Hahahaha !

22 mai 2013, à Berlin, Allemagne & 28 juin 2013

Par Clelia Coussonnet

Crédits photographie à la une : Quinsy Gario, The Principle of Certainty © Jean van Lingen