Barbara Gray, le modèle du photographe jamaïcain-anglais Neil Kenlock dans la photo “Keep Britain White”, répond aux questions d’Uprising Art.

Pouvez-vous vous présentez brièvement ainsi que votre implication au sein du Black Panther Movement en Grande-Bretagne ?

Je m’appelle Barbara Gray. Je suis née et j’ai vécu toute ma vie à Londres. En réalité, à cette époque je ne vivais pas très loin de l’endroit où la photo a été prise par Neil Kenlock. Je travaille dans l’engagement communautaire et la recherche sociale.

Je suis un héritage de ce que le Mouvement Black Panther voulait atteindre. David Udoh était un membre du Black Panther Movement et a par la suite fondé l’International Personnel : Employment Agency of Martin Luther King Foundation pour continuer le travail qu’il avait commencé en améliorant les opportunités d’emploi pour les membres de la communauté noire à Londres. Je faisais partie des rangs de jeunes Noirs sans emploi au milieu des années 1970 et j’ai obtenu mon premier travail à travers l’agence – un travail qui a changé le chemin que ma vie prendrait.

Racontez-nous l’histoire de la photo que Neil a prise de vous.

Je faisais partie du nombre grandissant de jeunes personnes Noires anglaises nées de la première génération dans les villes du Royaume-Uni pour qui trouver un travail était impossible. C’était toujours la même histoire où on se rendait à un entretien seulement pour découvrir que le travail avait été mystérieusement pris ou qu’il n’avait jamais existé. J’ai rejoint l’équipe pour travailler à l’International Personnel dont le but était de trouver un emploi et d’offrir des formations de qualifications aux Noirs, réalisant l’objectif du Black Panther Movement de s’occuper du fort taux de chômage parmi les gens de la diaspora noire. J’ai travaillé avec des hommes et des femmes de tout âge qui, chaque jour, cherchaient désespérément du travail, leur donnant souvent des conseils ou les envoyant à d’autres organisations pour chercher de l’aide pour d’autres problèmes dont ils faisaient involontairement l’expérience. J’ai travaillé dur pour leur trouver des organisations qui soutenaient l’objectif de notre organisation et qui garantissaient des postes vacants, formaient les candidats potentiels à la préparation de leur entretien et trouvaient un emploi pour les gens. C’était beaucoup demander à une jeune fille de 19 ans.

La population noire augmentait et beaucoup de personnes n’avaient pas pu retourner dans la Caraïbe comme ils le prévoyaient et avaient alors une famille avec des jeunes adultes comme moi qui étaient des Citoyens Britanniques. Enoch Powell avait déjà exprimé son mécontentement à propos de cette tendance dans son discours de 1968. L’expulsion d’Asiatiques par le Président de l’Ouganda, Idi Amin, et le fait que le travail soit pris de l’Inde à l’Ouganda par les Britanniques ont eu pour résultat l’arrivée d’environ 27 000 personnes au Royaume-Uni en 1972. Donc il n’était pas surprenant d’arriver à l’agence de l’emploi un jour et de découvrir un graffiti, comme celui de la photo, sur la porte d’une organisation qui était liée à la Martin Luther King Foundation dans une zone ayant une population croissante de Noirs et d’Asiatiques. C’était juste une autre expression d’abus racial qui faisait partie de notre vie quotidienne à Londres et dans d’autres grandes villes en Grande-Bretagne.

Les gens de couleur faisaient l’expérience de la discrimination dans beaucoup d’aspects de leur vie : un mauvais logement, une mauvaise éducation, et la loi “Sus” qui permettait à la police de fouiller les gens dans la rue et de les arrêter dans le cadre de la prévention des délits mais elle était largement utilisée pour harceler les jeunes Noirs, les Asiatiques et les autres minorités. 13 jeunes Noirs sont morts dans un incendie à New Cross dans le Sud-Est de Londres en 1981 du fait d’un incendie criminel- il n’y a pas eu d’arrestation. Toute la frustration de devoir vivre dans cet environnement oppressant s’est manifestée dans les émeutes de Brixton en 1981 “les premières émeutes sérieuses du 21e siècle, et les premières entraînant la destruction substantielle de propriété privée depuis la création de la Metropolitan Police[1]”. Neil a continué à visualiser les frustrations qui se manifestaient dans les rues dans ses photographies.

Malgré ce contexte le travail de l’International Personnel a continué à changer la vie des gens pendant un certain temps à travers l’emploi et a contribué à la mise en place d’un éventail de nouveaux principes d’égalité des races pour les employeurs parrainé par le premier Evêque noir de l’Eglise d’Angleterre le Révérend Wilfred Wood et David Sheppard qui était alors Evêque de Liverpool en 1992, tous deux membres du Conseil d’administration de l’International Personnel Ces principes ont été surnommés les Wood-Sheppard Principles.

La photographie de Neil était importante parce qu’elle a saisi ce moment, elle était importante pour la vie d’une organisation qui liait les problèmes américains et britanniques concernant la discrimination raciale et pour le procédé qui a influencé le future d’une Grande-Bretagne mixte.

En tant que caribéenne, et plus précisément d’origine jamaïcaine, comment avez-vous, en tant qu’individu et comme membre des Black Panthers, reformulé/redéfini les versions occidentales présumées de l’histoire et de la colonisation ?

J’ai redéfini les hypothèses coloniales pour mon vécu et mon futur en tant que jeune femme Noire ayant des parents jamaïcains à travers mes actions. A l’âge de 19 ans quand j’ai commencé dans la vie, mon objectif était uniquement de réaliser mes rêves et de me frayer un chemin autour et à travers les nombreuses barrières que j’ai dû, ainsi que ma famille et mes amis, affronter pour atteindre ce but.

La vie de mes parents a été sévèrement limitée par la narration des politiques britanniques qui décidaient d’où ils vivraient, quel travail ils feraient, ce qu’ils gagneraient et l’éducation que leurs enfants auraient. Ils ont instillé en moi la prise de conscience des basses attentes de mes professeurs et le la société pour mon futur, mais aussi un sens de fierté et de confiance en mes capacités et une confiance personnelle qui ont fait en sorte que je veuille pour moi une carrière, un choix et l’expérience de vie que je voulais. C’est sans surprise qu’alors mon objectif et mes actions ont été d’obtenir un pouvoir économique et d’avoir les choix et expériences au-delà de celles disponibles au sein des paramètres colonialistes mis en place pour moi. Je n’allais pas devenir une mère célibataire vivant dans un HLM vivant avec des allocations, je n’allais pas travailler dans une usine ou faire partie du système de justice criminelle. Je n’allais faire aucune des choses que la société colonialiste attendait de moi.

Pour mon premier travail, j’ai travaillé avec le directeur d’une maison d’édition anglaise connue à une époque où les Noirs n’avaient pas de travail dans des bureaux. Je faisais des courses à Oxford Street à Londres avec des chèques recevant beaucoup de suspicion de la part des commerçants et des employés de banque à une époque où la majorité des gens payait en espèce. Je choisissais de faire des choses qui correspondaient à mes aspirations. En travaillant à l’International Personnel j’ai en retour soutenu beaucoup de femmes et d’hommes pour trouver un emploi pour qu’ils puissent changer le paysage de la force de travail de Londres et utiliser leur pouvoir économique pour faire des choix qui les amèneraient hors des périmètres créés pour eux…

Ma fille est de la deuxième génération et est née à Londres et elle constitue l’héritage de cette redéfinition des histoires colonialistes à propos de la trajectoire des vies des immigrants de la Jamaïque, des Caraïbes et d’Asie. Elle travaille pour une grande organisation conseillant des managers et recrutant leurs employés. Elle ne voit aucune limite, avec des images tout autour d’elles de jeunes Noirs formant et influençant la culture et la société dans laquelle ils vivent. C’est diamétralement opposé à l’image de la vie qu’ont eue ses grands-parents quand ils étaient jeunes à Londres.

Trouver du travail aux gens a rempli l’objectif du Black Panther Movement, le fait les gens aient un travail et un pouvoir économique et l’héritage du Black Panther Movement sont les chemins créés et les précédents établis pour continuer à changer ceux de l’histoire des Noirs en Grande-Bretagne.

Selon vous, quelle est l’importance d’organiser un tel évènement comme BE.BOP 2013 dans le contexte actuel ?

BE.BOP célèbre un changement de paradigme qui a transformé le Corps Noir en une source d’inspiration et de beauté qui prévalent encore aujourd’hui ce qui est important considérant la distance parcourue et qui inspire des histoires créatives et visuelles pour marquer des repères pour le futur.

Par Clelia Coussonnet,

Mai 2013

Crédits photographie à la une : Barbara Gray devant la photographie de Neil Kenlock, pendant BE.BOP 2013 © Uprising Art


[1] http://www.met.police.uk/history/brixton_riots.htm