Uprising Art est fier de partager avec vous la cinquième interview dédiée à BE.BOP 2013, une initiative formidable que nous soutenons en tant que partenaire media, qui s’est tenue en mai dernier à Berlin en Allemagne.

Se concentrant sur l’héritage du mouvement du Black Power dans le contexte de la Guerre « Froide » d’une perspective du « Sud global », elle présentait plusieurs artistes contemporains caribéens – devenant par là le premier festival de performance Afropéen- et par extension le premier festival de performance de la Diaspora Caribéenne en Europe.

Voici une interview d’Adler Guerrier qui vit à Miami en Floride. Il est venu à Berlin pour participer à BE.BOP 2013 où sa vidéo – Untitled (Rhetoric that Preaches Revolution), de 2008– a été présentée.

Pouvez-vous nous dire dans quelle mesure l’héritage de la citoyenneté Noire et du mouvement Noir a influencé votre travail ?

C’est une grande question !

Dans Untitled (Rhetoric that Preaches Revolution), je voulais faire une pièce qui se concentrerait sur la voix d’un groupe d’artistes et qui serait éclairée par les fondements structurels de leurs œuvres. L’accent est mis en partie sur ce qu’ils voudraient dire à la lumière des évènements mondiaux et régionaux.

Adler Guerrier, Untitled (Rhetoric That Preaches Revolution), 2008 / Courtesy of the Artist and David Castillo Gallery

Adler Guerrier, Untitled (Rhetoric That Preaches Revolution), 2008 / Courtesy of the Artist and David Castillo Gallery

La pièce se base sur des enregistrements de journaux télévisés et des images assemblées des unes de la presse écrite relatant l’actualité, principalement de 1965 à 1968, comme Martin Luther King marchant vers Selma, Malcolm X en train de parler, des membres du Black Panther Party en confrontation avec les médias et la police, le soulèvement du Watts, des manifestants étudiants avec des revendications et des ouvriers en contestation. Lire ces images, d’un point de vue sympathisant, et les transformer en œuvres constituaient mon objectif général.

En réalité, cette vidéo fait partie d’une installation plus grande. Est-elle souvent présentée seule ?

Non, c’était la première fois que la vidéo était présentée seule. Mais, en même temps, elle est sur internet et peut être vue en elle-même.

Adler Guerrier, Untitled (Blck - We Wear the Mask), 2008 © Adler Guerrier

Adler Guerrier, Untitled (Blck – We Wear the Mask), 2008 © Adler Guerrier

Comment le prenez-vous ?

Pour moi, cela a marché. J’étais inquiet que les gens ratent quelque chose en ne regardant que la vidéo; j’ai eu peur qu’elle soit trop décontextualisée. Mais d’une certaine façon, c’est le but de la vidéo… La vidéo est faite de morceaux de l’actualité et des évènements de différentes années. Je n’offre pas de contexte approprié à ces images, pas plus que je n’offre de dates ou une attribution propre. Les images sont montrées au sein d’un courant culturel plus large. Il y a beaucoup de manières de naviguer sur ce courant.

D’autre part, BE.BOP fonctionne lui-même comme un contexte ; Untitled (Rhetoric that Preaches Revolution) a été montrée aux côtés d’autres vidéos et de films donc il y avait un cadre curatorial pour la vidéo.

Quelle est l’importance – pour vous qui vivez aux États-Unis – de participer à un tel évènement en Europe ? Comment percevez-vous le concept Afropéen ?

J’étais impatient de savoir comment mes œuvres seraient perçues de ce côté de l’Atlantique. J’étais aussi très heureux de participer à un discours plus large sur l’histoire du peuple Noir parce qu’il a été affecté par le colonialisme, par la conscience de cette histoire et par la dispersion de cette conscience dans la diaspora africaine.

Un point récurrent de la conférence portait sur le rôle crucial de cette conscience au sein d’un individu ; une conscience qui porterait à une sorte de renouveau de soi.

Dans votre pratique, la problématique de la « matrice du pouvoir » est-elle souvent abordée ?

Elle me préoccupe souvent, mais elle n’est pas nécessairement le sujet de mes œuvres. L’histoire de n’importe quel lieu est souvent racontée en abordant la façon dont le pouvoir, à travers la politique, la culture, le commerce, les modèles forme le statu quo.

Dans Untitled (Rhetoric that Preaches Revolution), vous travaillez avec la juxtaposition et la fragmentation en utilisant différents enregistrements. Quelle était l’idée ? Y développiez-vous une critique de la couverture médiatique ?

Au début, ma stratégie était de passer la vidéo sans le son pour ne pas limiter les nombreuses lectures des images montrées ; les images des années 1960 regorgent de sens divers et différents à chacun. Je voulais que les spectateurs soient autant influencés par leur souvenir des images que par le film. La relecture des évènements des années 1960 a influencé le statut, les bourses et les histoires individuelles.

L’œuvre n’est pas une critique des nouveaux médias, mais elle réfléchit sur la condition générale de la consommation globale des médias.

Plus généralement, utilisez-vous des narrations personnelles dans vos œuvres ?

Parfois je le fais. L’installation de laquelle la vidéo est extraite, est enracinée à Miami. L’œuvre considère des aspects de Miami que j’ai appris à apprécier. Miami est bien située pour accueillir les populations de différentes villes, de voix différentes et de perspectives différentes. C’est une intersection parfaite pour la pratique artistique. Miami est globale bien que ce soit un endroit très régional.

Adler Guerrier, Untitled (Palermo and Ponce de Leon), 2013 © Adler Guerrier

Adler Guerrier, Untitled (Palermo and Ponce de Leon), 2013 © Adler Guerrier

Incluez-vous des éléments de votre héritage haïtien ?

Je pense que oui. Je suis haïtien donc je fais de l’art haïtien. Mon héritage haïtien est trop complexe pour essayer de le nier. J’utilise ce que j’ai, c’est-à-dire une histoire particulière, formée par ma famille, mon éducation, la migration, les quartiers dans lesquels j’ai vécu et que j’ai appris à connaître, les emplois que j’ai eu…

Néanmoins vos œuvres n’incluent pas beaucoup de personnes ni de corps…

Le portrait n’est pas le centre de ma pratique, mais le langage, les mots et la voix le sont.

Adler Guerrier, Untitled (DAG-CBCSA), 2010 © Adler Guerrier

Adler Guerrier, Untitled (DAG-CBCSA), 2010 © Adler Guerrier

À quoi donnez-vous voix dans vos œuvres ?

J’essaye de donner une voix à l’histoire d’un endroit- une histoire consciente des présences stratifiées qui se font place, une histoire racontée à travers les relations d’objets, de formes et d’enveloppes qui contiennent la voix, le bruit, la musique, l’image et le langage qui rendent le paysage urbain particulier et qui vaut la peine d’être considéré.

Comment intégrez-vous le langage et les mots dans votre pratique ? Pourquoi avez-vous cette approche spécifique ? Est-elle liée à la possibilité qu’elle ouvre pour obtenir de multiples couches d’interprétation ?

Les mots sont lus de manière aussi complexe qu’ils sont écrits. Ils sont à la fois directs et incroyablement abstraits ; ils sont convoités et jetés. Les mots et le langage sur le paysage urbain sont des outils pour organiser, rendre romantique et dénigrer. Ils sont aussi un point de départ pour comprendre un endroit.

Adler Guerrier, Untitled (Arch Manoeuvre), 2012 © Adler Guerrier

Adler Guerrier, Untitled (Arch Manoeuvre), 2012 © Adler Guerrier

Quels sont vos projets ou vos recherches à venir ?

Je suis en collaboration pour un projet de livre-photo. Et je finis une commande publique cet été. Je travaille aussi sur une exposition dans un musée, qui s’ouvrira l’été prochain.

22 mai 2013, à Berlin, Allemagne

Par Clelia Coussonnet

Crédits photographie à la une : Adler Guerrier à Berlin pendant BE.BOP 2013 © Uprising Art