Uprising Art est fier de partager avec vous une série d’interviews dédiée au Pavillon Bahamien dans la 55e Biennale de Venise, où nous avons effectué un reportage du 28 mai au 1er juin.

Nous nous sommes concentrés sur la présence des artistes contemporains caribéens dans cet évènement international majeur, et nous avons interviewé le Pavillon cubain, le Pavillon bahamien, et le Pavillon de l’Instituto Italo-Latino Americano.

Lisez Robert Hobbs, le co-curateur de l’exposition Polar Eclipse de Tavares Strachan sur la première participation des Bahamas à la biennale.

Comment vous êtes-vous retrouvé curateur du premier Pavillon Bahamien dans la Biennale de Venise ?

La co-curatrice Jean Crutchfield et moi-même avons une connexion avec l’artiste qui remonte à 2005 quand il était encore étudiant à Yale. Tavares Strachan m’a été présenté par un marchand d’art de New York qui était vraiment intéressé par son travail. Nous avons été emballés par sa pratique et particulièrement par le projet qu’il avait créé, alors qu’il était toujours étudiant. Le projet en question était une œuvre constituée d’un bloc de glace subarctique de 4,5 tonnes qu’il avait envoyé via Fedex à son école primaire dans les Bahamas. Tavares a ensuite demandé à des scientifiques du MIT de construire un caisson pour ce bloc et d’utiliser de l’énergie solaire pour le garder froid. Ils ont aussi pu faire en sorte que le bloc de glace ne fonde pas donc le bloc est toujours là huit ans plus tard. Vous savez ce qui arrive aux glaçons quand ils ne sont pas utilisés dans les six mois, ils se transforment en gaz. Nous avons été totalement retournés par ce travail.

Puis en 2011, nous avons fait une exposition à New York, Jean et moi, intitulée Tavares Strachan Seen / Unseen. C’était un panorama de 1858 mètres carrés des travaux de Strachan de 2003 à 2011, dans un endroit secret de New York. Nous sommes en train de préparer un livre sur cette exposition qui sera publié à l’automne prochain. C’était logique de partir de ça jusqu’à cette exposition à la Biennale, où ne sont exposées que des œuvres de 2013.

Dites-nous en plus sur Polar Eclipse.

Tavares Strachan, Standing Alone (2013) © Uprising Art

Tavares Strachan, Standing Alone (2013) © Uprising Art

Ce que Tavares fait dans cette exposition est de jouer sur l’idée de Pôle Nord dans sa relation aux Bahamas. Il revient sur la découverte originale du Pôle Nord mais avec cette idée que c’est en fait impossible de découvrir le Pôle Nord parce qu’il change constamment de place. En effet, il est situé sur une calotte glaciaire qui fait environ 3-4 mètres, dérivant perpétuellement, donc le temps que vous plantiez un drapeau, vous avez déjà bougé de 6 à 8 miles du point que vous avez marqué. Le Pôle Nord est une idée conceptuelle.

Tavares traite du passé avec une sorte de reconstitution historique de l’expédition polaire de 1909 de Robert Peary et Matthew Alexander Henson. Robert Peary n’est pas reconnu comme l’explorateur et la relation entre les deux hommes est compliquée à établir.

Le présent est aussi au centre de l’exposition. Nous sommes allés au Pôle Nord en Avril où Tavares a ramassé de la glace. Il la montre ici – Me and You (North Pole Ice and Cloned North Pole Ice) – aux côtés de la glace clonée que les scientifiques de Yale ont réalisée en prenant la composition de la vraie glace du Pôle Nord et en la clonant. Il y a un sens de l’humour sec dans l’exposition.

Tavares Strachan, Me and You (North Pole Ice and Cloned North Pole Ice (2013) © Uprising Art

Tavares Strachan, Me and You (North Pole Ice and Cloned North Pole Ice (2013) © Uprising Art

Il s’est aussi arrangé pour amener quarante enfants des Bahamas à Venise. Ils sont venus quarante nuits et jours faisant référence à l’anniversaire de l’indépendance que le pays fête cette année. Les enfants ont appris une chanson inuit sur l’entrée dans un milieu sauvage, sur la préparation des quêtes pour chercher des provisions. La vidéo a été tournée dans le même espace que celui on se trouve l’exposition, ici à Venise. C’était un voyage génial pour eux. La musique que vous entendez dans le Pavillon immerge le spectateur.

Donc Polar Eclipse représente le passé avec Perry et Henson; le présent proche avec le voyage de Tavares Strachan au Pôle Nord ; et aussi le futur avec les enfants et la manière dont ils traitent des changements qui vont arriver- comme le changement climatique, par exemple.

Pour vous qui travaillez avec Tavares Strachan depuis longtemps, comment ressentez-vous le fait de ne montrer que des nouvelles œuvres dans ce Pavillon ?

Terriblement enthousiaste. C’est incroyable d’avoir été capable de mettre cela en place cette année. C’est une tâche assez phénoménale et cela a demandé beaucoup de travail.

Ce qui est bien dans Polar Eclipse est que la somme est plus grande que les parties individuelles. Une pièce est reliée à une autre, et le tout forme l’exposition entière. Il y a beaucoup de réciprocité entre une partie et l’autre.

Tavares Strachan, The Walrus (2013) © Uprising Art

Tavares Strachan, The Walrus (2013) © Uprising Art

Et y-a-t’ il une continuité entre ces nouvelles pièces et ce qu’il a fait précédemment, tout particulièrement sa pièce du bloc de glace de 4,5 tonnes ?

Et bien, The Distance Between What We Have And What We Want joue sur une sorte d’identité entre deux endroits différents. Et cette œuvre touche beaucoup à l’école élémentaire de Tavares, notamment en ce qui concerne l’apprentissage et une sorte de pédagogie artistique.

C’est dans la continuité de cette idée mais dans le champ du lieu et de l’identification. L’idée entière peut être appréhendée dès l’instant où vous entrez dans l’exposition. Parce que vous êtes habitué à la lumière du jour, et vous entrez dans cette première pièce où vous êtes confronté aux néons. Cela prend un moment de s’adapter à la pièce sombre. Avec de phrases telles “I Belong Here”, “You Belong Here”, “We Belong Here”, l’identité est explosée et implosée. Et qu’est-ce qu’ici? L’identité n’est pas fermement établie. Elle peut être saisie.

Toutes ces questions deviennent une scène pour l’exposition et elles demandent constamment : qu’est-ce qui est ? Avec les enfants ici contre Les Bahamas ; Henson et Peary ici contre le Pôle Nord ; et entre le fait qu’Henson soit ici et pas ici parce que vous le voyez et ensuite vous ne le voyez plus, il apparaît et disparaît, à la fois dans le verre Pyrex et le système circulatoire… Vous le voyez aussi à la fois à l’endroit et à l’envers.

Tavares Strachan, How I Became Invisible (2013) © Uprising Art

Tavares Strachan, How I Became Invisible (2013) © Uprising Art

L’interrogation sur la manière dont on voit les choses, sur comment on les interprète et comment on interagit avec elles, est alors essentielle ?

Oui, en effet. Par exemple, c’est intéressant de voir cela avec les trois dessins d’animaux qui sont destinés à disparaître, la chouette, le morse et l’ours, dont vous voyez une image globale. Bien sûr il y a des éléments individuels qui forment l’image globale mais on ne se concentre pas vraiment dessus. L’idée conceptuelle transcende tout ceci. C’est une interaction fascinante.

Je pense qu’un des prédicats les plus importants de l’exposition porte sur l’impossibilité d’atteindre le lieu où est le Pôle Nord. On cherche et on recule constamment.

Cette reconstitution de la découverte du Pôle Nord peut paraître inhabituelle pour un Bahamien…

Dans un monde global, qui est très différent d’un monde international, toutes les frontières sont ouvertes et perméables. Ce qui se passe au Pôle Nord affecte ce qui se passe dans les Bahamas. Cela affecte ce qui se passe à Venise. Et Venise est une autre île tout comme les Bahamas.

Pouvez-vous nous donner plus de détails sur l’engagement de Tavares Strachan concernant l’interaction avec des écoles et des écoliers dans sa pratique ?

Il s’intéresse à la pédagogie.

L’œuvre I belong here par exemple, a été exposée dans une autre version dans une école en Caroline du Nord, aux États-Unis. Les élèves avaient des cours dessus. Aux États-Unis, où les enfants viennent souvent d’un milieu multiethnique, c’était un moyen de remettre en question et de réfléchir sur ce qu’est leur identité. Sont-ils noirs, rouges, blancs, américains, internationaux ? Qui sont-ils exactement ?

Ce sont des questions auxquelles nous devons tous répondre. Cependant, la beauté de la question est qu’on n’y répondra jamais intégralement et complètement : elle restera ouverte.

Je pense que c’est vraiment unique pour un artiste d’être vraiment intéressé par l’apprentissage et le partage de l’information, et cela fait aussi partie de la vraie splendeur de la pratique de Tavares Strachan.

Venise, Italie – 29 mai 2013

Par Clelia Coussonnet

Crédits photographie à la une : Robert Hobbs, pendant l’inauguration du Pavillon © Uprising Art